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13 juin 1898, La Bohème de Puccini à l'Opéra-Comique : «un succès triomphal»

13 juin 1898, La Bohème de Puccini à l'Opéra-Comique : «un succès triomphal»

LES ARCHIVES DU FIGARO – Il y a 120 ans La vie de Bohème opéra de Puccini est joué pour la première fois en France. L’occasion de relire la critique du compositeur Alfred Bruneau plutôt séduit.

«Un accueil enthousiaste» écrit Le Figaro au lendemain de la Première de la Vie de Bohème à Paris.

Créée en février 1896 au Regio de Turin, la musique du jeune maître Puccini est immédiatement applaudie. L’opéra rencontre un tel succès qu’il est joué dans «toute l’Italie, puis en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, au Portugal, en Amérique et le voici chez nous», rapporte Le Figaro en juin 1898. C’est en effet en cette fin de printemps, que la Vie de Bohème adapté du roman éponyme d’Henri Murger, est joué dans la capitale.

Une musique absolument italienne

Malgré l’énorme succès, certains musiciens manifestent une certaine frilosité: «c’est de la musique italienne!». Voilà justement ce que le critique musical* du Figaro apprécie: l’œuvre de Giacomo Puccini est une «partition absolument italienne»; elle se rattache à l’ancienne école mais dans une formulation plus moderne. On lui reconnaît aussi des formules empruntées au compositeur français Jules Massenet.

Alfred Bruneau reconnaît les libertés prises par le musicien, mais ce n’est pas sans lui déplaire: certains thèmes «allègres courent dans l’orchestre avec une indéniable désinvolture, tel celui du réveillon dont les quintes et les octaves prohibées ont des airs de se fiche du monde qui me ravissent».

*Alfred Bruneau (1857-1934) est un compositeur français d’opéra. Il en écrivit sur des livrets d’ Émile Zola (Messidor, L’ouragan, L’enfant roi) ou inspiré de ses romans (Le rêve en 1891).


En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BnF

Extraits de l’article paru dans Le Figaro du 14 juin 1898.

Opéra-comique. La Vie de Bohème, comédie lyrique en quatre actes.

Je ne suis pas de ceux qui n’accordent aucune attention à la bousculade théâtrale où se ruent, depuis quelques années, les jeunes compositeurs italiens et j’estime, au contraire, que tant d’ouvrages mis au jour tout à coup, tant de brutale hâte à les concevoir, à les écrire, à les faire jouer, tant d’étroits liens de parenté dramatique les unissant nous doivent frapper comme un des effets les plus curieux, les plus significatifs du mouvement musical moderne.

D’abord, comment ne pas voir dans ces ouvrages de si pareille nature la marque d’un extraordinaire effort de réaction contre les œuvres de décadence lyrique qui, un instant, ternirent l’éclat de l’art expressif italien d’autrefois? C’est, avec la ruine des vocalises, des points d’orgue, des artifices de virtuosité, la destruction du morceau de concert roucoulé devant le trou du souffleur, des duos, trios ou ensembles chantés face à la foule dans l’insouciance absolue des lois élémentaires de la scène que veulent ces jeunes gens. De l’action, de l’action, encore de l’action, réclament-ils (sans craindre d’ailleurs de reléguer trop souvent la musique à un rang peu digne d’elle), et plus l’action sera rapide, violente, directe, plus rudement, pensent-ils, s’affirmeront leurs tendances dont la netteté au moins n’est pas discutable.

Puis, Italiens d’esprit et d’âme, ils ont le souci de rester Italiens non seulement dans leurs mélodies vibrantes, tragiques ou faciles, dans la façon de les accompagner, de les disposer, de les développer, mais aussi dans leurs pièces toujours claires, rapides et surtout vivantes, dans la manière de les arranger, de les simplifier, de les abréger, et jusque dans la fièvre de production qui, sans relâche, les jette au travail et grâce à laquelle ils entassent opéras sur opéras. Ah! que cela est bien et me rend indulgent pour beaucoup de choses qui ne me plaisent qu’à demi en leurs partition[…]

Les jeunes compositeurs italiens […] témoignent ardemment de leur nationalité, ce qui est, à mes yeux, un haut mérite.

[…] Les jeunes compositeurs italiens, avec beaucoup moins d’originalité individuelle, mais avec une force assez singulière, une insistance très supérieure, témoignent ardemment de leur nationalité, ce qui est, à mes yeux, un haut mérite. Pour les juger sans injustice, il faut, je crois, avoir le courage de faire abstraction des habitudes artistiques de notre race et les écouter en oubliant notre code théâtral et musical. Nous reconnaîtrons alors que certains d’entre eux ne sont pas négligeables, que leur métier, parfois si rudimentaire, suffit à leurs dons d’improvisation et que, disant vite et sans recherches de beau langage ce qu’ils ont à dire, ils s’approchent peut-être de la vérité, essayant au moins de l’exprimer selon leur tempérament, et par cela même, allant droit à l’âme de tous les publics, la sincérité étant encore le plus sûr et aussi le plus ingénu moyen à employer pour être compris tôt ou tard de la foule. Ainsi s’expliquent le succès presque universel de quelques œuvres italiennes modernes et l’accueil enthousiaste fait hier à la Vie de bohème dont le livret et la partition possèdent au suprême degré les qualités natives que je viens d’énumérer. Les adaptateurs, MM. Giaccosa et Illica, habilement, n’ont tiré de la pièce de Barrière et du livre de Murger que leurs personnages, leurs éléments essentiels, rejetant tout ce qui aurait pu retarder l’action, resserrant cette action en quatre tableaux de surprenante brièveté.

Italien, M. Giacomo Puccini l’est assurément dans ses motifs, dans ses harmonies, dans son orchestre.

Italien, M. Giacomo Puccini l’est assurément dans ses motifs, dans ses harmonies, dans son orchestre. Sa partition est absolument italienne, j’y insiste, et cependant une influence s’y révèle presque à chacune de ses pages: celle de M. Massenet, du Massenet tendre de Manon, du Massenet élégiaque de Werther, comme si l’Italien avait voulu franciser ses façons pour donner à son ouvrage l’allure française nécessaire. Mais rien n’a pu empêcher le tempérament italien de reprendre le dessus, et de même que le livret de la Vie de bohème est de forme italienne par tout ce qu’il y a de sommaire en ses préparations, par son penchant au pittoresque, la musique est de forme italienne par l’agencement, la répétition de ses phrases, par son laisser aller qui, au demeurant, s’accorde très bien avec le caractère des personnages de la pièce.

C’est donc un Italien parfaitement renseigné sur ce qui se passe chez nous (et ailleurs aussi) que M. Puccini, et nous sentons qu’il n’est resté indifférent à aucune phase de l’évolution lyrique. La leçon de Verdi a été entendue. Nous nous trouvons en présence d’une sorte de comédie chantée, du genre de Falstaff, écrite avec moins de fantaisie sans doute que n’en a dépensé le vieux maître, mais qui amuse par son continuel mouvement et qui, en plus d’un endroit, émeut par quelques accents de profonde simplicité.

M. Puccini affectionne d’ailleurs les suites de quintes et, au début du troisième acte, il obtient, grâce à elles un effet de frisson matinal fort curieux.

Les thèmes, nombreux, sont adroitement rappelés de page en page. Certains, de grâce séduisante, se développent aisément aux voix; d’autres, allègres, courent dans l’orchestre avec une indéniable désinvolture, tel celui du réveillon dont les quintes et les octaves prohibées ont des airs de se fiche du monde qui me ravissent. M. Puccini affectionne d’ailleurs les suites de quintes et, au début du troisième acte, il obtient, grâce à elles un effet de frisson matinal fort curieux. Mais il n’y a pas que des jeux de timbres, des roueries mélodiques dans la partition de la Vie de Bohème.

Çà et là se traduit une sensibilité à laquelle nous devons la jolie rencontre de Rodolphe et de Mimi au premier tableau, la tragique séparation des amants et la scène finale de la mort, d’une vérité, d’une sincérité d’expression qui ont fait couler bien des larmes, d’une mélancolie poignante qui a remué bien des cœurs.

Mlle Guiraudon est l’admirable interprète de cette scène. On la croyait condamnée à représenter éternellement les sauvagesses exotiques, où d’ailleurs elle était exquise, et la voilà qui, se renouvelant avec une délicieuse originalité, crée, peut-on dire, la petite grisette parisienne, car, son talent de chanteuse classé hors pair, elle prête au personnage une physionomie très spéciale et, par la poésie qu’elle lui donne, l’élève au-dessus du type traditionnel. M. Maréchal, plus souple et plus chaleureux que jadis, montre en Rodolphe de précieuses qualités vocales et dramatiques. M. Fugère, dans le court rôle de Schaunard, est d’une étourdissante et robuste fantaisie, et M. Bouvet compose largement celui de Marcel. Colline, c’est M. Isnardon, excellent Musette, c’est Mlle Tiphaine, un peu lourde, semble-t-il. Les moindres figures sont bien dessinées par MM. Belhomme, Jacquet et Barnolt; l’orchestre est remarquablement dirigé par M. Luigini, et la disposition des quatre tableaux, leurs décors témoignent d’un goût artistique qu’il faut louer.

Renonçant aux meubles peints sur la toile, remuant les foules en un grouillant désordre, amusant l’œil sans cesse par mille détails ingénieux, M. Albert Carré doit s’attribuer une grande part du succès d’hier. Ce succès, je le répète, a été triomphal et il est permis de supposer que l’Opéra-Comique, si malchanceux depuis quelque temps, va enfin retrouver son public habituel. Puisque le succès appelle le succès, réjouissons-nous donc de celui-ci pour M. Puccini, notre hôte, et pour les compositeurs français vraiment français, j’espère qui seront joués la saison prochaine.

Par Alfred Bruneau.

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