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Bernard Buffet : «Je ne suis vraiment heureux que lorsque je peins»

Bernard Buffet : «Je ne suis vraiment heureux que lorsque je peins»

LES ARCHIVES DU FIGARO – Il y a 90 ans, naissait le peintre Bernard Buffet. À l’occasion de cet anniversaire, découvrez l’interview que l’artiste accordait en 1992 au Figaro, dans laquelle il répondait à ses détracteurs.

Une centaine de toiles par an. Le 10 juillet 1928, Bernard Buffet voyait le jour à Paris dans le quartier des Batignolles. Jeune prodige, le peintre présente sa première exposition à 19 ans et obtient en 1955 la première place au référendum organisé par la revue Connaissance des arts désignant les dix meilleurs peintres de l’après-guerre. À partir de 1952, l’artiste prolifique expose annuellement, sur un thème précis. Si le peintre expressionniste connaît une immense popularité à travers le monde, il est décrié par les critiques qui lui reprochent de se répéter, de trop produire. L’artiste s’explique en septembre 1992 lors d’une interview accordée au Figaro, à l’occasion de son exposition -dont le thème est Saint-Pétersbourg. Et déclare peindre car il ne peut et ne veut pas s’en empêcher. Atteint de la maladie de Parkinson, incapable de peindre, il se donne la mort le 4 octobre 1999, à l’âge de 71 ans.

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Article paru dans Le Figaro 29 septembre 1992.

Faut-il brûler Bernard Buffet?

[…] LE FIGARO. – Combien faites-vous de tableaux par an?

BERNARD BUFFET. – Depuis 1946, je dois faire à peu près un tableau tous les deux jours..

Autoportrait de Bernard Buffet, 1949. Bridgeman Images/RDA/Bridgeman Images

Sans compter les dessins?

Sans compter, bien entendu, les dessins, les aquarelles, les lithos et les illustrations pour des livres… Je travaille tous les jours, j’ai toujours peint tous les jours…

Vous travaillez le matin, le soir?

Matin et soir. À un moment, je peignais la nuit; ensuite, j’ai préféré le matin très tôt. Mais, de toute façon, je travaille tous les jours. Lorsque je déjeune, je n’ai qu’une hâte: arriver à la fin du repas non pas pour fumer une cigarette, mais pour travailler, travailler. Je ne suis vraiment heureux que lorsque je peins. Mais, quand j’arrête pour prendre huit ou quinze jours de vacances, alors là je ne sais même plus que je suis peintre. Je suis entièrement quelqu’un d’autre.

Prenez-vous beaucoup de vacances?

Très rarement. Pour revenir à ma production, comme dit la critique, ce qui m’étonne le plus c’est que, vu le nombre de tableaux que j’ai fait, il n’y en ait pas plus sur le marché. Il devrait en sortir de partout. Les gens doivent les garder.

Vous arrive-t-il de détruire des toiles?

Si c’est mauvais, je fais en sorte que ça redevienne bon. Et, si ça ne devient pas bon, alors là j’abandonne.

«Pour moi, l’important d’une figure ce n’est pas qu’elle soit féminine ou masculine. Je recherche avant tout l’intensité de l’expression par la fermeté du dessin de leurs traits.»

Bernard Buffet.

Comment savez-vous qu’un tableau est bon?

C’est difficile de le dire avec des mots. Peut-être, je me demande simplement si «ça va comme ça». Parfois, c’est un problème de couleur, d’harmonie, une nuance de lumière ou de matière. Une autre fois, cela peut-être une figure, un objet, un trait mal placé ou pas assez fort. Sur la toile, ce sont des centaines de petits problèmes qu’il s’agit de mener à leur point d’équilibre. Un rien, et tout semble raté, ou le contraire: un accident peut être génial. Ce sont des choses que l’œil du spectateur ne peut pas percevoir. Réussir un tableau, c’est toujours un miracle.

Les spécialistes, les conservateurs ou les critiques doivent bien le voir, eux?

Les conservateurs et les critiques me haïssent. Ils trouvent que je fais toujours la même chose. Mais reproche-t-on à Bach d’écrire le même morceau de musique, à Greco d’être toujours le même, à Céline d’être identique à lui-même? On m’accuse de réaliser sans distinction des visages d’hommes ou de femmes. Pour moi, l’important d’une figure ce n’est pas qu’elle soit féminine ou masculine. Je recherche avant tout l’intensité de l’expression par la fermeté du dessin de leurs traits, par le traitement appuyé et acéré de certains détails, comme les orbites et les rides du front, de la bouche ou du nez.

Tableau intitulé Intérieur de Bernard Buffet (1950). Tableau intitulé Intérieur de Bernard Buffet (1950). Bridgeman Images/RDA/Bridgeman Images

Les conservateurs et les critiques d’art, à la différence des critiques de musique, ne connaissent pas la «cuisine de la composition». Ils jugent en fonction de la formation universitaire dont ils sont issus: l’histoire de l’art, les sciences humaines, la philosophie. Imagine-t-on un spécialiste musical émettre un avis sans connaître le solfège et l’harmonie? Mon succès les agace. Ils n’aiment pas mes couleurs. Trop criardes, disent-ils! Ils préfèrent, à la rigueur, mes premières œuvres parce qu’elles sont grises, vert d’eau. Mais savent-ils que mes blancs délavés dont ils raffolent ne sont pas ceux de 1947? Le pigment s’est modifié. Quand j’étais jeune, j’avais peut-être un côté romantique, je défiais la vie avec la mort sans en être conscient. Aujourd’hui, en vieillissant, sans vraiment le vouloir, je provoque la mort avec la vie. J’ai besoin de la couleur.

Ces juges vont jusqu’à me reprocher d’avoir grossi! Mon œuvre ne sera jamais pour eux. Mes tableaux ont été exécutés par mes mains, celles d’un ouvrier, celles d’un homme pour être prises par d’autres mains d’hommes. Ce sont des objets de désirs, de plaisirs, et pourquoi pas de querelles. L’intellectualisme a tué le spirituel et le sensible.

«Cela me touche comme un gosse d’être aimé par beaucoup de gens très différents les uns des autres. Mais je ne travaille pas dans ce but.»

Bernard Buffet.

Mais le public vous a aimé dès vos débuts?

Non, j’étais apprécié d’un tout petit noyau d’amateurs Ce n’est pas comme aujourd’hui Le grand public n’en avait rien à faire à l’époque. Le succès est venu vers les années 1958 à 1960. Cela me touche comme un gosse d’être aimé par beaucoup de gens très différents les uns des autres. Mais je ne travaille pas dans ce but. Je peins parce que je ne peux et ne veux pas m’en empêcher.

Depuis quand peignez-vous?

J’ai toujours peint. Depuis l’âge de huit ans, j’ai tout de suite su que je serais peintre. Ça n’a jamais posé de problème

Vous êtes membre de l’Institut, vous considérez-vous comme un peintre académique?

Le peintre Bernard Buffet, en costume d'académicien, à son arrivée à l'Institut pour assister a la réception de son ami Pierre-Yves Trémois à l'Académie des Beaux-Arts, le 8 novembre 1978. Le peintre Bernard Buffet, en costume d’académicien, à son arrivée à l’Institut pour assister a la réception de son ami Pierre-Yves Trémois à l’Académie des Beaux-Arts, le 8 novembre 1978. Rue des Archives/©Rue des Archives/AGIP

Pas du tout. Ma peinture n’a rien d’académique. Quand on m’a proposé d’entrer à l’Académie des beaux-arts, j’ai tout de suite répondu oui. C’était l’accomplissement d’un rêve d’adolescent. Quand j’étais à l’École des beaux-arts, en 1943-1944, les membres de l’Institut étaient des dieux qui descendaient de l’Olympe. On trouvait leur peinture complètement ringarde et surtout sans caractère, mais on les respectait parce qu’ils étaient d’excellents professeurs. Et, quand je suis entré à l’Académie, j’ai rencontré tous les dinosaures qui étaient là, c’était absolument fabuleux, et c’est comme ça que j’ai retrouvé mon professeur de dessin à l’École des beaux-arts. C’était un graveur peu connu, son titre de gloire: avoir gravé le timbre du maréchal Pétain. Il n’y avait pas de quoi de s’en vanter.

Finalement, j’aime mon adolescence. C’était une période extraordinaire, on faisait des projets, on était très copains les uns les autres. La politique, le fric, on s’en foutait. On ne pensait qu’à l’art: c’était un absolu. C’était pas du tout comme aujourd’hui. Et puis, il y avait des types hors du commun. Je me souviens quand on allait dessiner à la Grande Chaumière. Nous rencontrions à peu près toujours les mêmes gens, et il y avait un officier allemand qui était très poli et qui dessinait avec nous. Après la Libération, on est retourné à la Grande Chaumière, et on a retrouvé ce mec, mais il était habillé en officier américain. On n’a jamais compris ni su la vérité. Ça nous a fait beaucoup rire.

Manet, c’est un grand peintre, comme Van Gogh. Mais je préfère Courbet.

Bernard Buffet.

Aimez-vous l’impressionnisme?

Moi, je déteste les impressionnistes. Tout ce flou me rend malade.

Quand même, quelqu’un comme Degas…

Ah, les petites danseuses de Degas, je ne les supporte plus. Quand on voit ces bonnes femmes dans leurs bassines qui se grattent les fesses… Alors ça j’en ai ras le bol. Un cauchemar!

Et Manet?

Ah, mais Manet, c’est très bien, ce n’est pas un vrai impressionniste. C’est un grand peintre, comme Van Gogh. Mais je préfère Courbet.

Toulouse-Lautrec?

«La bataille d'Aboukir» peint en 1806 par Antoine-Jean Gros (le Baron Gros). «La bataille d’Aboukir» peint en 1806 par Antoine-Jean Gros (le Baron Gros). Bridgeman Images/RDA/Bridgeman Images

Ça me fait un peu l’effet de Degas. C’est bien, mais je commence à en avoir un peu marre. Il y a un artiste exceptionnel que j’admire: le baron Gros, c’est le premier grand peintre moderne. C’est lui qui a ouvert le chemin à Géricault et à Delacroix. C’est lui qui a fait la cassure avec David, c’est lui le premier romantique. C’est quelqu’un de fabuleux aussi. Il a trouvé le moyen de se suicider à la suite d’un chagrin d’amour, il avait presque soixante-dix ans, je trouve ça génial.

Quels sont les artistes modernes ou contemporains que vous préférez?

Picasso, Matisse. Derain et, parmi les contemporains, j’aime particulièrement Francis Bacon et Combas. C’est un artiste sensible, plein d’invention et de truculence rabelaisienne.

Est-ce que vous avez un grand projet en cours?

Oui. Peindre. Toujours peindre.

Par Jean-Marie Tasset

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