Il y a 135 ans,le magistral compositeur Richard Wagner s'éteignait à Venise

Il y a 135 ans,le magistral compositeur Richard Wagner s'éteignait à Venise

LES ARCHIVES DU FIGARO – Le 13 février 1883, le compositeur Richard Wagner meurt à la suite d’une crise cardiaque. Le Figaro laisse le soin au journaliste Albert Wolff, qui n’appréciait pas l’homme, de rendre au musicien un dernier hommage.

«Je ne dirigerai plus. Je n’écrirai plus. Parsifa l sera mon dernier opéra» aurait lancé Richard Wagner quelque temps avant sa mort lorsqu’il dirigeait au Conservatoire de Venise. «Pourquoi, lui demanda t-on». «Parce que je mourrai» rapporte Le Figaro du 15 février 1883.

Intuition qui se vérifie: la nouvelle tombe le 14 février 1883. Une dépêche tardive, précise le journal, laisse peu de temps pour consacrer au compositeur «l’étude qu’il mérite». La tâche revient donc le lendemain au critique Albert Wolff, grand détracteur du compositeur.

Dès les premières lignes, il nous rappelle qu’il a rencontré pour la première fois Richard Wagner lors du festival de Bayreuth au mois d’août 1876: sa perception de l’homme, du musicien ne semble pas avoir bougé. Sa plume est toujours mordante: «Il faisait des poèmes lui-même, et sa littérature, s’il est permis d’appeler ainsi ses livrets qui tiennent le milieu entre le charabia et le Javanais». Et face à la mort, le journaliste demeure encore insensible: «Il n’y a pas lieu de verser les meilleures de nos larmes sur ce mort de soixante-dix ans parvenu au terme de sa vie et ce qui est plus grave au terme de son génie». Mais il reconnait que son oeuvre est «éblouissante» et «magistrale» et que «la mort de Richard Wagner est peut-être sa plus belle gloire devant l’avenir» .

«À l’immortel»

Personnage déjà controversé et complexe, il en demeure pas moins fortement apprécié à l’époque dans la cité bavaroise de Bayreuth où se déroulent ses funérailles: «une foule innombrable» est venue assister à l’enterrement. La ville entière est en deuil et des «députations» de toutes les villes autrichiennes et allemandes se sont déplacées. Au nom du souverain une couronne, avec l’inscription «À l’immortel» est déposée sur le cercueil nous rapporte Le Figaro dans son édition du 20 février 1883.

Le compositeur est enterré dans le jardin de sa villa de Wahnfried où il avait fait préparer son tombeau. La musique accompagne son dernier voyage: deux orchestres militaires jouent alternativement des airs de Beethoven et de Wagner.


En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la BNF

Extraits de l’article paru dans Le Figaro du 15 février 1883.

Courrier de Paris

[…]
Le voici mort! Tous les travers de l’homme disparaissent avec lui; son œuvre reste; éblouissante dans les pages de jeunesse, magistrale encore dans les compositions de vieillesse, à travers les confusions qui témoignent du parti-pris occupant la place de l’inspiration. On pourra enfin dégager cette œuvre considérable et en garder le dessus du panier; cela suffira pour assurer à Richard à présent qu’il n’est plus là pour se démolir par ses agissements tapageurs et irritants, son individualité se dégagera peu à peu de ce qu’elle avait d’agaçant pour les hommes de bon sens. Il ne suffisait pas à Richard Wagner d’être le premier parmi les compositeurs vivants, il voulait encore être le seul qui eut vécu et dont la postérité garderait le souvenir.

Ceux-là mêmes qui se prosternaient devant Richard Wagner faisaient leurs réserves sur l’homme.

À cette ambition s’ajoutait une autre, celle de prendre rang parmi les grands poètes; il faisait ses poèmes lui-même et sa littérature, s’il est permis d’appeler ainsi des livrets qui tiennent le milieu entre le charabia et le Javanais, fut acceptée par les enthousiastes affolés comme une révélation. Au fond, ceux-là mêmes qui se prosternaient devant Richard Wagner faisaient leurs réserves sur l’homme. Son intérieur n’était pas austère; il avait enlevé la femme de son meilleur ami, Hans de Bulow, l’éminent pianiste. Plus tard, le divorce créa un ménage que nous ne connaissons pas encore en France. Mme Bulow devint Mme Richard Wagner et, de concert avec son premier mari, elle garda les enfants au près d’elle. On dit que Bulow payait régulièrement une pension mensuelle et de temps en temps il venait lui-même voir ses enfants, non comme un père, mais comme un bon oncle. C’est ainsi qu’il apparut un instant à Bayreuth et aux soirées dans la maison peinturlurée, il jouait du piano, tandis que Mme Bulow, devenue Mme Richard Wagner, faisait les honneurs de la maison. Cela faisait rêver à la scène de l’Oncle Sam, de Sardou, où une Américaine présente son premier mari à son second époux.

Wagner n’aimait au fond l’argent que pour le jeter par les fenêtres.

La pensée d’affliger une femme en deuil par ces détails de ménage est loin de mon esprit; je dois dire que Mme Cosima Wagner fut une épouse modèle dans son second ménage et qu’elle exerçait une action bienfaisante sur la vie du compositeur en essayant d’y faire entrer un peu d’ordre. Richard Wagner, très âpre au gain d’une part, n’aimait au fond l’argent que pour le jeter par les fenêtres. Sous ce rapport, sa vie a été désordonnée: il aimait la vie luxueuse, l’opulence de grand seigneur: il voulait être au premier plan partout, non seulement parmi les artistes, mais encore parmi ceux qui dépensent sans compter; c’est ainsi qu’après avoir gagné une première somme importante en Russie avec ses concerts, il se fit meubler, à Vienne, un appartement si coûteux que, avant d’y être entré, il fut obligé de fuir devant les créanciers.

Le jeune roi de Bavière le repêcha dans ce désastre en l’appelant auprès de lui et en lui permettant de puiser à pleines mains dans sa cassette. Cette intimité a fait naître les légendes curieuses qu’on connaît du compositeur et du prince endossant les costumes de l’œuvre de Wagner. La vérité est que le musicien ne quittait pas l’uniforme de maître chanteur de Nuremberg, qu’il affectionnait, mais il n’est pas certain que le roi se soit déguisé en troubadour. Il faut prendre ces potins pour ce qu’ils valent; ils sont d’ailleurs d’une médiocre importance en présence de la mort, qui arrête la vie des grands artistes et relègue au second plan les mesquineries du caractère, les défaillances de l’homme et les courbettes de l’ancien insurgé, aplati devant devant toutes les têtes couronnées de l’Europe.

«En récapitulant cette longue vie, elle offre dans ses commencements et dans sa fin deux phases qui commandent le respect.»

Ce qui surnage de Richard Wagner c’est son œuvre, et ce qui nous attendrit devant son cercueil c’est l’artiste. À la vérité il n’y a pas lieu de verser les meilleures de nos larmes sur ce mort de soixante-dix ans, parvenu au terme de sa vie et ce qui est plus grave, au déclin de son génie. Mais en récapitulant cette longue vie, elle offre dans ses commencements et dans sa fin deux phases qui commandent le respect. Personnellement je n’ai jamais eu la moindre sympathie pour l’homme et je sens bien que je perdrais mon temps à vouloir l’imposer à nos lecteurs. Mais la mort efface tout, purifie tout. Nulle part le respect de la mort n’est plus grand qu’à Paris, car nous saluons le corbillard qui passe sans souci si la vie de celui qui roule vers la dernière demeure fut toujours digne de notre estime. C’est l’heure de nous découvrir devant un grand artiste qui s’en va. La bataille courageuse que le génie de Richard Wagner a si longtemps soutenue contre l’indifférence de son temps, la foi ardente en son art, qui l’a armé contre le dédain à l’heure des débuts, peuvent être cités comme des exemples à ceux qui poursuivent un but déterminé dans la vie et qui trébuchent à chaque pas sur les obstacles. La mort de Richard Wagner est plus imposante encore que ses luttes de jeunesse, car elle surprend le grand compositeur en plein travail, songeant à l’œuvre de demain, après avoir à peine abandonné l’œuvre d’hier. C’est ainsi que doivent mourir les grands artistes: sur la brèche. Ceux qui vivent des choses de la pensée ne quittent leur idéal qu’avec le dernier souffle, et, à ce point de vue, la mort de Richard Wagner est peut-être sa plus belle gloire devant l’avenir.

Par Albert Wolff

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