La Syrie : une unité si fragile, témoignait Le Figaro en 1939

La Syrie : une unité si fragile, témoignait Le Figaro en 1939

LES ARCHIVES DU FIGARO – En 1939, Maurice Noël du Figaro rapporte de la Haute-Djézireh au nord-est de la Syrie un reportage saisissant. Il porte sur la situation du pays, divisé dès sa formation en un «puzzle à quatre pièces», un regard prémonitoire analysé aujourd’hui par l’historien Joseph Yacoub.

Depuis quelques années, la guerre en Syrie a propulsé le nord-est du pays, la Haute-Djézireh, au cœur de l’actualité, accentué par les attaques des groupes terroristes islamistes, les conflits d’hégémonie entre Kurdes, Turcs et Syriens, et la méfiance des chrétiens face aux velléités séparatistes kurdes qui prétendent que cette région appelée par eux Rojava, est Kurde.

Quoi qu’il en soit, cette zone est désormais sortie de l’anonymat et de la marginalisation dans laquelle les gouvernements syriens successifs l’avaient réduite depuis 1930. Il faut d’emblée dire que cette province n’a jamais été kurde, ni historiquement ni socio-démographiquement. Restera-t-elle syrienne? Deviendra-t-elle kurde ou turque?

Région autrefois steppique, elle a été transformée sous les Français, aidés par les minorités chrétiennes à partir de 1922.

Grâce aux recherches aériennes entreprises par le jésuite Antoine Poidebard entre 1925 et 1932, des découvertes importantes ont été faites sur le passé de cette province. Quant à Robert Montagne, il évoquait de Damas en 1932 cet ancien grenier de l’Asie. A l’ère chrétienne, la Djézireh comptait des couvents et des écoles d’enseignement syriaque et a donné d’illustres penseurs.

Un territoire aux multiples communautés

Avant 1920, la Haute-Djézireh était traversée par des tribus nomades arabes et des Kurdes. Elle a été mise en valeur principalement par les Syriaques, les Assyriens, les Chaldéens et les Arméniens sous le Mandat français et à son initiative. Hassaké a été construite en 1922 par les Français qui ont tracé son plan, de même que Qameshli en 1926.

Cette région a toujours souffert du centralisme administratif de Damas qui parachutait ses fonctionnaires et exportait son nationalisme, ignorant par-là les réalités locales, ce qui provoqua un mouvement autonomiste en 1936 et une méfiance depuis lors.

Mais ce qui est impressionnant, c’est, outre la description ethno-religieuse, l’analyse politique, fine et pleine d’intuition qui ressort des deux articles de Maurice Noël, envoyé spécial du Figaro, en mai 1939, au terme d’une mission de cinq jours où il visita Qameshli, Hassaké, Aïn Diwar, Amouda et Ras el-Aïn.

Le reportage de Maurice Noël dans «Le Figaro» du 24 mars 1939 Retronews/Le Figaro/1939

Les points principaux qui se dégagent de ces deux articles sont: la Djézireh, région de diversité ethnique, linguistique et religieuse, une terre de refuge pour les rescapés chrétiens des massacres de 1915, son développement lors du Mandat français, les malfaçons administratives du gouvernement de Damas et la révolte de la population djéziriote face à cette mainmise, le favoritisme du gouvernement syrien, l’impossible cohésion nationale et la critique, déjà! du panarabisme.

Région multiethnique à l’image du pays tout entier, elle fut une terre de refuge des Arméniens «qui vivent près des Kurdes, leurs massacreurs séculaires», qui, eux, «repoussent tout lien profond avec les Arabes» malgré la religion commune. Parmi les communautés, il cite les Juifs «menacés par la politique touranienne de Mustapha Kémal», des chrétiens venus notamment de Mardin, des Chaldéens et des Nestoriens, des Assyro-Chaldéens persécutés en Irak, de nombreux Yézidis, «intéressants personnages un peu timides mais pleins d’urbanité» et les tribus arabes bédouines. En s’entretenant avec le Kurde Hadjo Agha, chef d’une tribu, qui ne parlait que kurde, il constate la diversité linguistique de la région, qui «n’a même pas avec Damas cette unité de langue que l’on donne pour l’un des liens humains qui font la patrie.»

La mainmise de Damas

Mais comment Damas, une capitale si lointaine, traitait-elle la population locale? Et pourquoi cette population s’est mise en révolte, quand la Syrie commençait à vouloir son indépendance?

Il faut dire que quand les Djéziriotes voient arriver de Damas un mohafez (préfet) avec des pouvoirs étendus, qui «amène avec lui toute son étude, stagiaires, petits clercs et loge tout ce monde dans les emplois.», ils entrent aussitôt en colère. Et M. Noël de faire ce commentaire: «De l’employé du cadastre au planton, le douanier et le balayeur, partout s’installent les créatures du Bloc nationaliste, la plupart Arabes sunnites, ce qui avive le conflit religieux séculaire».

À la question où allait l’argent de leurs impôts collectés par Damas, un chrétien de Ras el-Aïn, rétorque amèrement: «Nous avons payé chaque année en impôt d’Etat près de 5000 livres syriennes… Cherchez un mètre de route refait depuis 1937, cherchez un édifice nouveau…Cherchez! Qu’ont-ils fait de l’argent à Damas?»

Indignés, les Chrétiens se sont sentis évincés, d’où leur révolte.

Mais qu’avaient-ils de commun avec Damas? Cela amène Maurice Noël à constater que la Syrie est une terre de particularismes opposés, en mal de cohésion, vivant côte à côte, chacun doté de son droit coutumier, «sans lien ni civique ni historique commun».

Ici, deux interrogations de l’auteur méritent d’être relevées en raison de leur actualité, à savoir la singularité de la Haute-Djézireh et la question du panarabisme, qui peuvent aider à mieux saisir la fragilité de ce pays.

La première concerne les hommes politiques syriens de Damas. Ont-ils compris la situation singulière de cette province lointaine, «née à la vie sans eux et loin d’eux»? Vont-ils les traiter avec prudence et, puisqu’ils crient sans cesse à l’unité syrienne, tiendront-ils compte du fait qu’il n’y a ici qu’une unité de façade et qu’il importe de créer l’habitude de vivre ensemble?

La deuxième observation interroge l’idéologie panarabe que l’opinion publique associe souvent à l’islam, loin des idées laïques. Il écrit avec flair: «Le panarabisme, qui se nourrit d’une doctrine purement politique, l’union des pays arabes, n’a aucunement fait sa preuve de force laïcisatrice -bien au contraire- le fait religieux l’habite en secret. L’Arabe du commun prend en fait son attachement à l’arabisme, dans la communauté de loi coranique et non pas dans les discours politiques des intellectuels.»

Depuis lors, on se demande ce qui a fondamentalement changé.

Professeur honoraire de l’université catholique de Lyon, Joseph Yacoub est spécialiste des droits de l’homme, des minorités ethniques, linguistiques et culturelles, des peuples autochtones et des chrétiens d’Orient. Il est né à Hassaké en Syrie.


En partenariat avec Retronews, le site de presse de la BnF

Article paru dans Le Figaro du 24 mai 1939

Cinq jours au paradis terrestre

Au bord du Tigre où la France doit réussir une partie de puzzle

Kamechlié* (Haute Djezireh).— Jamais je n’ai roulé tant d’heures dans l’enivrante odeur du miel. La steppe à l’infini, entre l’Euphrate et le Tigre, déroule au ras du sol une magnificence fleurie. Elle éclate de verdure, d’anémones rouges, de pâquerettes.

Un village près d'Alep dans les années 1920. Un village près d’Alep dans les années 1920. Rue des Archives/©MEPL/Rue des Archives

Deux, trois fois la minute, de la piste s’envolent par maigres essaims, étincelants sous le soleil, les merveilleux oiseaux verts aux ailes cuivrées dont personne ne va pouvoir me dire le nom. Les cigognes, ici et là, se sont fait une flânerie villageoise. Et parfois surgissent sur l’horizon les toits de terre en forme d’œufs tronqués: ce sont les agglomérations d’Assyro-Chaldéens dont la S.D.N. a pris en charge la migration parce qu’ils étaient massacrés en Irak. Voici sept ans, la France les a accueillis sur cette steppe. Ils y prospèrent.

Dirais-je encore l’étendue du blé, de l’orge, déjà hauts et là-bas, autour des tentes, les grands troupeaux de moutons et de chèvres?

Les eaux du Khapour, lentes et claires, font mille méandres. Cette terre sans arbre et aux rares villages incarne, un moment, l’opulence voluptueuse.

Et sautant de voiture, à Hassetché, j’ai fait mon compliment au colonel Marchand qui s’arrachait mal à sa grammaire kurde:

-Il est en effet inutile de l’imprimer sur une carte. Je l’ai reconnu: c’est bien le Paradis terrestre -au pommier près, que je n’ai point découvert.

«Tout le secret c’est que le printemps éclate ici ainsi qu’une jeune fille pique un fard.»

Maurice Noël

Le colonel Marchand, qui est le chef de France sur cette vieille terre de Mésopotamie, a souri, amusé. Tout le secret c’est que le printemps éclate ici ainsi qu’une jeune fille pique un fard: d’un coup, avec une violence incomparable de beauté, de charme, de couleurs et de parfums. Et puis il s’en va. Dès juin, le soleil poignant balaie la steppe, la dessèche, la tond mieux que ne ferait la dent de tous les chameaux et moutons de la terre. Alors viennent les jours où la colonne de mercure se tient à l’altitude acrobatique de cinquante degrés à l’ombre. Les officiers français de Haute Mésopotamie, qui sortent tout juste d’un hiver pluvieux, condamnés à la solitude par des pistes défoncées, supportent tout allégrement, sauf le sourire du passant printanier et son compliment téméraire: «Vous avez de la chance d’habiter le Paradis terrestre…»

Le sang coule

Un paradis terrestre, à coup sûr, pour qui veut se faire une idée un peu vivante du drame syrien. Eh! quoi! disent de nobles âmes à Paris, pourquoi la France ne donne-t-elle pas l’indépendance à la Syrie, sa pupille, ainsi que l’Angleterre l’a fait pour l’Irak? Ce qui est bien pensé! Mais l’indépendance suppose l’unité. Or, la France a, dans les mains, un puzzle en quatre pièces qu’il s’agit d’ajuster de façon durable, satisfaisante pour chacune d’elles, sans qu’il y ait oppression d’une partie sur les autres. Le traité de 1936 a cru trouver le ciment dans la souveraineté de Damas. On va voir quelle en est la leçon.

Ai-je besoin de le rappeler? La Djezireh est en révolte contre Damas où se fait la politique franco-syrienne. En 1936, dès qu’il fut question de traité, les Djeziriotes, alors sous l’administration des officiers français, ont mis la main sur les yeux et, par-dessus les 800 kilomètres de désert qui les séparent de Damas, ont regardé vers le sud-ouest: «Comment! Les Français vont nous quitter? Ils nous livrent à l’autorité des Damascains? Mais qu’avons-nous donc de commun avec Damas? Huit cents kilomètres de désert, est-ce que cela fait un lien suffisant avec les Syriens?» Ils ont rechigné, protesté, envoyé des adresses; Damas s’étant saisi de l’administration et y menant son train d’arbitraire, ils se sont soulevés, ils ont chassé le mohafez syrien nouveau venu -autrement dit le préfet- et emprisonné les gendarmes syriens. Faut-il dire que la plupart des chefs de cette révolte étaient des notables chrétiens? Alors, le 9 août, des bandes kurdes sont tombées sur le quartier chrétien du bourg d’Amonda: le massacre fut sérieux… Qu’on ne prenne pas les Kurdes pour les partisans de Damas -bien au contraire. Ce ne sont que des guerriers qui ne repoussent pas l’occasion qu’on leur offre. Et je passe sur d’autres incidents sanglants.

Cherchez la patrie…

Le chef nationaliste de Damas m’a dit l’autre jour avec colère:

-Les gens de la Djezireh, ce sont les traîtres à la patrie!

La patrie! Quelle étrange résonnance trouve ici un tel mot! Et comme le Damascain, rompu à la politique occidentale par vingt ans de démêlés avec Paris, sait user des vocables qui touchent le voyageur!

«La patrie syrienne, il faut bien dire qu’elle est au stade le plus élémentaire, le moins perceptible de l’enfantement.»

Maurice Noël

Au vrai, s’il nous est naturel de souhaiter bonne naissance à une patrie syrienne, il faut bien dire qu’elle est au stade le plus élémentaire, le moins perceptible de l’enfantement. Seul, le patriotisme confessionnel a sur toute l’étendue de l’Etat de Syrie des racines vénérables et vivaces. Lorsque Louis XIV octroyait une charte de protection au Liban, où il était parlé de «nation maronite», il définissait une réalité toujours présente. La Syrie reste la terre des nations religieuses que nous appelons trop faiblement des communautés alors que la plupart d’entre elles comportent la loi politique. En dehors d’elles, ni lien civique ni lien historique commun aux deux millions et demi d’êtres qui vivent sur cette terre. Or, les statistiques officielles de la population qui sont établies sur la seule réalité qui compte, la religion, montrent dix-sept religions et rites vivant côte à côte -pour ne citer que les principaux. Ainsi la nature des choses tend à assurer le particularisme des êtres et leur opposition plutôt que leur cohésion. Le panarabisme, qui se nourrit d’une doctrine purement politique, l’union des pays arabes, n’a aucunement fait sa preuve de force laïcisatrice -bien au contraire- le feu religieux l’habite en secret. L’Arabe du commun prend en fait son attachement au panarabisme, dans la communauté de loi coranique et non pas dans les discours politiques des intellectuels.

Le musée vivant des religions

En cent kilomètres et onze ou douze villages, la richesse des croyances humaines m’a plus émerveillé que le bariolage fleuri de l’immense steppe où nous roulions. Les pauvres maisons de terre, élevées en une semaine et qu’il faut consolider à chaque saison, abritent, conservent, par un miracle commode, ainsi que l’on fait pour les fleurs et les animaux, les religions des millénaires.

Carte parue dans Le Figaro du 24 mai 1939. Carte parue dans Le Figaro du 24 mai 1939. Retronews/Le Figaro/1939

Suivez à Kamechlië, la ville-champignon qu’a fait lever l’armée française depuis dix ans et qui a dépassé aujourd’hui vingt mille âmes, le capitaine Azzis, officier des Services de renseignement. Que fait là-bas cette petite foule en débandade portant des palmes et d’où s’élèvent des gémissements criards? Des funérailles d’un musulman sunnite. À peu de distance, deux heures plus tard, une cavalcade intrépide entraîne une autre petite foule costumée de vives couleurs: du haut des chevaux, les fusils partent en pétarade égrenée… Une fête à coup sûr? «Non pas… un enterrement kurde. Les Kurdes sont des guerriers. Ils enterrent virilement leurs morts.»

«Et qu’arrive-t-il ici? Toutes les échoppes de la rue sont fermées…» C’est samedi, c’est le sabbat: un fort noyau juif l’observe avec scrupule. Et cette église? Celle des Chaldéens, c’est-à-dire d’anciens nestoriens qui sont venus au catholicisme au dix-septième siècle, mais qui communient avec le pain levé et baptisent par immersion. Ici, à droite, vous pouvez aller prier chez les Grecs melkites, un peu plus loin chez les Arméniens orthodoxes -sans compter le temple protestant élevé par les missionnaires américaines et rempli par elles de 260 convertis. Et pourquoi oublier ces intéressants personnages, un peu timides mais pleins d’urbanité que sont les Yezidis, nombreux ici? On les appelle les adorateurs du Diable parce qu’ils ne prient point Dieu -Dieu étant la perfection ne peut leur vouloir du mal. Ils adorent Taous Malak, leur Satan, pour l’amadouer, lui, l’agent de tous les maux.

Et la race intervient…

J’avance sur une terre où les groupes des hommes ni ne se reposent le même jour de la semaine, ni ne se marient ni ne sont enterrés selon les mêmes usages. Ils n’ont pas les mêmes fêtes. Tous pratiquent le jeûne mais non pas à la même saison. Le costume même diffère le plus souvent si l’on sort de la petite capitale: le Bédouin porte parfois du bleu que le Yezidi considère comme un grave blasphème à Dieu; il porte le voile sous la cordelette tandis que le Kurde étage sur sa tête, en cinq ou six rangs, son turban. Le premier va, dépenaillé et austère; le second porte sur lui toute la gerbe des couleurs… Reste à dire que les religions ont déposé séculairement chez les uns et les autres un droit coutumier qui ne s’adapte pas toujours au droit civil adopté à Damas!

Une majorité musulmane sunnite existe du moins en Djezireh? On m’a dit cela à Damas. De près, la réalité est accablante: le Coran rassemble en effet les trois quarts de la population mais en deux tronçons car, cette fois, la race divise la majorité sunnite. Egalement musulmans, les Kurdes repoussent tout lien profond avec les Arabes.

Vais-je dire encore que sur cette terre les Arméniens vivent près des Kurdes, leurs massacreurs séculaires, et qu’au camp chrétien, être ou non rattaché à Rome, communier au pain azyme ou au pain levé, constituent la plus âpre des concurrences, celle du type familial?

Parler de traité, c’est-à-dire d’unité syrienne, exige qu’on pose les yeux sur ce bariolage.

Par Maurice Noël**

*Qameshli

**Maurice Noël, journaliste au Figaro, sera correspondant de guerre puis le fondateur en 1946 du Figaro Littéraire sous la direction de Pierre Brisson.

Retrouvez avec Retronews la deuxième partie du reportage parue le 26 mai 1939

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