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Raphaël Dargent: «Catherine de Médicis fut simplement une femme d’État»

Raphaël Dargent: «Catherine de Médicis fut simplement une femme d’État»

INTERVIEW – Il y a 500 ans naissait en Italie Catherine de Médicis. L’historien Raphaël Dargent revient à l’occasion de cet anniversaire sur cette reine de France qui se disait «entremetteuse de pacification».

Le 13 avril 1519 Marie de Médicis voit le jour à Florence. L’historien et écrivain Raphaël Dargent, auteur de nombreuses biograhies -parmi lesquelles Anne d’Autriche. L’absolutisme précaire et L’impératrice Eugénie. L’obsession de l’honneur-, nous éclaire sur ce personnage historique de premier plan. En effet cette reine de France et régente gouverne au moment où le royaume est ensanglanté par les guerres de religion.

LE FIGARO. – Qui est Catherine de Médicis?

RAPHAËL DARGENT. – Elle est la fille de Madeleine de la Tour d’Auvergne, dont les ancêtres remontent jusqu’à Saint-Louis, et de Laurent II de Médicis, lequel gouverne la ville de Florence ce 13 avril 1519, jour de sa naissance. Sa famille est liée à la couronne de France de longue date, puisque sur le blason des Médicis, aux cinq pilules rouges sur champ d’or, qui symbolisent la profession médicale des ancêtres, s’ajoute une sixième pilule, plus grosse et d’azur au lys de France accordée par Louis XI. La famille a réussi à s’imposer grâce à son habileté et son clientélisme. Très populaire, elle domine la ville depuis le début du XVe siècle, malgré l’intermède provoqué par la dictature de Savonarole. Orpheline trois semaines après sa naissance, la petite Catherine est élevée par ses oncles et tantes en compagnie des bâtards des Médicis.

Quelles relations entretient-elle avec François Ier son beau-père? Et qu’apprend-elle de lui?

Dans le contexte de l’affrontement de Charles Quint et de François Ier dans le nord de l’Italie, la petite duchesse d’Urbino devient un enjeu entre les mains des puissants. Le pape Clément VII, lui aussi Médicis, négocie le mariage de la jeune fille avec le fils cadet du roi de France. Celui-ci a lieu le 27 octobre 1533. François Ier se prend très vite d’affection pour Catherine. Il faut dire que la Florentine partage avec lui le goût des arts et des lettres et possède une culture certaine en la matière, fruit de son éducation. Catherine accompagne le roi de France dans ses tournées d’inspection sur les chantiers de ses châteaux.

L’historien et écrivain Raphaël Dargent. Raphaël Dargent

Que ce soit au Louvre ou à Fontainebleau, elle découvre surtout l’art de la politique auprès de lui; elle ne perd rien des intrigues, des ambitions des uns, des jalousies des autres. C’est lors de l’affaire dite «des Placards» -dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, des huguenots affichent sur les murs des grandes villes et jusque sur la porte de la chambre du roi, des affichettes qui dénoncent les abus de la messe papale- qu’elle tire sans doute la principale leçon de François Ier: il châtie rudement les fauteurs de troubles avant de reprendre une politique de conciliation. Et quand le roi conclut une alliance de revers avec le sultan d’Istanbul en 1536, il montre à nouveau que l’État doit primer sur l’Église et les raisons politiques l’emporter sur les raisons religieuses. Catherine s’en souviendra.

D’où vient la légende noire qui entoure cette reine de France?

Des rumeurs propagées par ses adversaires de son vivant, du grand talent d’Alexandre Dumas qui, dans La reine Margot, dresse de la reine un portrait noir, celle d’une bigote, empoisonneuse et sanguinaire. Mais la foi protestante et les convictions républicaines du grand historien Michelet -qui présente Catherine comme une «immonde Jézabel» qui détourne du vrai Dieu et tue les vrais prophètes- ont aussi contribué à construire cette légende noire, dont on a encore du mal à se défaire malgré le travail des historiens.

Les morts successifs dans son entourage font de Catherine de Médicis une régente, la reine-mère, la Gouvernante de France. Quelle est sa politique en ces temps de troubles religieux et politiques?

Oui, les morts successives de François Ier, puis de son mari Henri II, de ses enfants François II, Charles IX et Henri III, font de Catherine de Médicis le pivot du pouvoir royal. Et la reine-mère assure plus que l’intérim! Contrairement à l’idée qu’on se fait de sa politique, Catherine est adepte de la paix religieuse; elle fera tout, utilisera tous les moyens, même les moins glorieux, pour sauvegarder ou rétablir la paix du royaume. Elle se dira «entremetteuse de pacification». Entre les ultras des deux camps, elle optera d’abord politiquement pour la voie médiane, celle des «politiques», des «moyenneurs», celle incarnée par exemple par le chancelier Michel de l’Hospital.

Henri II et Catherine de Médicis avec leurs enfants. Gravure par Outhwaite d’après Alfred Johannot. Henri II et Catherine de Médicis avec leurs enfants. Gravure par Outhwaite d’après Alfred Johannot. Rue des Archives/© Mary Evans/Rue des Archives

Catherine ne conteste pas la foi des protestants; elle est une politique. Elle estime d’ailleurs que si elle était reine d’Angleterre elle combattrait les catholiques avec la même vigueur qu’Elisabeth Ire! En fait, ce sont les ambitions politiques des chefs huguenots qu’elle combat; elle qualifie ceux-ci de «rebelles». Elle essaie tant bien que mal de maintenir un équilibre –elle veut, dit-elle, «tenir les deux bouts de la courroie»-, y compris en faisant des concessions; nombreux sont ses édits de pacifications. En 1570 par exemple, l’édit de pacification de Saint-Germain-en-Laye accorde des places de sûreté aux huguenots, la liberté de conscience et la liberté de culte dans bon nombre d’endroits, ainsi qu’une amnistie générale. Cela ne plaît pas aux catholiques. Mais, quand l’équilibre est rompu et que le pouvoir de son fils, François II, Charles IX ou Henri III, est directement menacé, elle n’hésite pas à frapper pour sauvegarder l’essentiel. C’est le cas en mars 1560, après la conjuration d’Amboise, même si après avoir fait exécuter mille cinq cents conjurés, elle appelle Michel de L’Hospital et convoque les États-généraux. C’est le cas aussi en 1562-1563 quand, après l’échec du colloque de Poissy, elle s’engage pleinement dans la guerre contre Condé et Coligny.

En quoi est-elle «la Reine de fer»?

Pour cela justement: elle ne craint pas de frapper si cela s’avère nécessaire. Négocier jusqu’au bout, mais trancher dans le vif et faire la guerre si cela est inévitable. Pour elle, l’autorité ne va pas sans la responsabilité et le pouvoir est d’abord une lourde discipline.

Catherine de Médicis est associée à la Saint Barthélemy du 24 août 1572. Pourquoi avec son fils Charles IX commande-t-elle ce massacre des chefs huguenots?

Massacre de la Saint-Barthélemy du 24 août 1572. Massacre de la Saint-Barthélemy du 24 août 1572. Bridgeman Images/RDA/Bridgeman Images

Oui, des tableaux célèbres la représentent en train d’observer le massacre devant le Louvre. Mais la décision fut difficile à prendre. Et devant l’indécision de Charles IX, elle-même hésita longtemps avant de se ranger à l’avis de son second fils, son préféré, le futur Henri III qui, avec le duc de Guise, poussa au massacre. Il faut dire que la reine-mère prit peur quand la rumeur courut qu’un coup de force des chefs huguenots était en préparation contre la personne du roi. En somme, le massacre fut décidé de manière préventive;dans l’esprit de Catherine, il devait se circonscrire à quelques chefs. Mais, à cette Saint-Barthélemy politique, limitée, succéda une Saint-Barthélemy populaire, incontrôlable, sorte de défouloir collectif qui fit des dizaines de milliers de victimes à Paris et en province.

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Trente années à la tête du royaume. Quel est le bilan de son gouvernement à l’avènement du Bourbon Henri IV sur le trône de France?

Force est de reconnaître que Catherine de Médicis a échoué. Double échec en vérité. Échec à maintenir la paix du royaume puisque huit guerres de religion jalonneront ces trente années de gouvernement. Ces tentatives de pacification n’aboutiront pas face à la volonté farouche des uns et des autres de s’affronter. Si Henri de Navarre, Henri IV, réussira à imposer la paix, ce sera par la force des armes, car, on l’oublie souvent, l’édit de Nantes est précédé de la victoire militaire.

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Henri IV, roi de France de 1589 à 1610, mit fin aux guerres de religion en signant l’édit de Nantes en 1598. Henri IV, roi de France de 1589 à 1610, mit fin aux guerres de religion en signant l’édit de Nantes en 1598. Rue des Archives/©Rue des Archives/Collection Gre

Catherine de Médicis, aussi grande fut-elle, ne fut jamais qu’un «Henri IV désarmé» comme l’écrivit si justement l’historien Jean Héritier. Échec aussi à sauver la dynastie des Valois, ses fils n’ayant point d’enfants, mais de cela Catherine ne peut être tenue pour responsable. Pourtant sa plus grande réussite fut, ayant compris et accepté la fin des Valois, d’œuvrer à la réconciliation avec Navarre. Et elle n’est pas pour rien dans le fait que sur son lit de mort Henri III se réconcilie avec son cousin Bourbon et le reconnaît comme son successeur. Double échec donc, mais aussi double message posthume. Premier message: la religion n’est rien et l’État est tout. Second message: peu importe la dynastie si la France continue.

Si vous deviez qualifier cette reine de France en quelques mots…

À sa mort, Henri III la qualifia de «mère de l’État». L’expression est parfaitement juste et dit tout: pragmatique et discernant l’essentiel de l’accessoire, Catherine de Médicis fut simplement une femme d’État. Ce qualificatif, qu’il s’applique aux hommes ou aux femmes de gouvernement, est assez rarement mérité; il dit la valeur de ce personnage.

Pour aller plus loin: Raphaël Dargent, Catherine de Médicis. La Reine de Fer, éditions Grancher, 20 €. Et retrouvez l’historien sur son blog Roman national.

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