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Septembre 1993 : Quatre jours avant les accords d'Oslo, ce que Shimon Pérès disait au Figaro

Septembre 1993 : Quatre jours avant les accords d'Oslo, ce que Shimon Pérès disait au Figaro

LES ARCHIVES DU FIGARO – Le 13 septembre 1993, Yitzhak Rabin, Premier ministre israélien et Yasser Arafat, le représentant de l’OLP, signaient un accord historique. «Ce n’est qu’un début», expliquait dans nos colonnes celui qui était à l’époque le chef de la diplomatie israélienne.

Des accords porteurs d’espoir pour la paix au Proche-Orient. Le 13 septembre 1993, après de longs mois de négociations secrètes, une «déclaration de principes» est signée à Washington. Suivie d’une poignée de main historique entre les deux principaux protagonistes: Yitzhak Rabin, Premier ministre israélien et Yasser Arafat, le représentant de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). Cet accord intervient après la reconnaissance mutuelle d’Israël et de l’OLP, les 9 et 10 septembre 1993.

«Il est des moments où l’émotion submerge tout: c’est la magie de l’Histoire» écrit Franz-Olivier Giesbert dans l’éditorial du Figaro du 14 septembre. Cet évènement est sans précédent. Il constitue la première phase des accords d’Oslo et un premier pas vers une résolution pacifique du conflit israélo-palestinien. En effet, il s’agit d’un accord intérimaire, sur une période transitoire de cinq ans, qui doit conduire à la mise en place d’une administration autonome palestinienne et aboutir aux négociations finales de paix.

Une paix à gagner

Une du Figaro du 14 septembre 1993. Le Figaro

Mais «L’histoire n’est pas finie» souligne l’éditorialiste, «partout, dans le monde musulman et, dans une certaine mesure, en Israël, les intégristes veillent. Alliés objectifs, les irréductibles des deux camps n’ont pas dit leur dernier mot.» Il poursuit: «Pour Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Shimon Pérès, il reste maintenant à gagner la paix.»

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Et de fait à ce jour, aucun accord définitif n’a été signé. En causes: des retards dans l’application des accords d’Oslo, l’assassinat d’Yitzhak Rabin en novembre 1995, l’opposition des extrémistes des deux camps, et la dégradation de la situation (attentats, construction d’un mur de sécurité en Cisjordanie, expansion des colonies…).

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Le 9 septembre 1993, dans une interview accordée au Figaro, Shimon Pérès, ministre des Affaires étrangères et l’artisan de ces accords d’Oslo, explique que «ce n’est qu’un début»: l’objectif est une paix globale. Cet accord historique est un succès qui a viré au naufrage mais qui lui vaudra, en 1994, le Nobel de la paix. Voici l’intégralité de ses propos.


Article paru dans Le Figaro du 9 septembre 1993.

«Ce n’est qu’un début …»

LE FIGARO. – Voilà dix jours que vous dites que l’accord avec l’OLP peut être bientôt signé. Ne craignez-vous pas des difficultés de dernière minute?

Shimon PÉRÈS – Je ne pense pas. Nous avons deux documents différents. La déclaration de principes qui prévoit un accord sur «Gaza et Jéricho d’abord» a été paraphée et tient sur ses deux jambes. Quant à l’autre document, nous négocions maintenant la formulation qui va nous permettre de reconnaître l’OLP. La centrale palestinienne souhaite que nous parvenions à conclure sur les deux textes ensemble. Ils ne sont pas conditionnés l’un à l’autre, mais, nous aussi, nous préférons conclure d’un coup. Il s’agit de suivre les conseils de Winston Churchill: «Pour franchir un abîme, mieux vaut sauter en une seule fois que de s’y prendre à deux fois.» Nous sommes très proches d’une conclusion. Le problème, c’est que jusqu’à présent personne ne savait que des négociations avaient lieu, puisqu’elles étaient secrètes. Maintenant que tout le monde est au courant, les gens s’inquiètent. Mais moi, je ne m’inquiète pas.

– Comment répondez-vous aux craintes que ressentent beaucoup d’Israéliens à propos de leur sécurité?

Une du Figaro du 11-12 septembre 1993: la signature de Yasser Arafat et Yitzhak Rabin de la reconnaissance mutuelle d'Israël et de l' OLP -prélude à la signature historique sur l'autonomie de la Palestine, du 13 septembre. Une du Figaro du 11-12 septembre 1993: la signature de Yasser Arafat et Yitzhak Rabin de la reconnaissance mutuelle d’Israël et de l’ OLP -prélude à la signature historique sur l’autonomie de la Palestine, du 13 septembre. Le Figaro

– Dans l’histoire, il y a des succès et des échecs. Si vous prenez un échec pour modèle, forcément, vous allez vous inquiéter. Mais si c’est un succès que vous prenez comme modèle, vous serez encouragé. Il faut négocier sur la base de la nouvelle situation, des nouvelles possibilités. En ce qui nous concerne, et tout particulièrement M. Rabin, nous avons accordé une grande importance aux questions de sécurité. Je suis convaincu que, même pendant les cinq années de la période transitoire, il n’y aura pas de faille dans les arrangements de sécurité.

– La Syrie semble craindre que les Israéliens cherchent un accord séparé avec les Palestiniens…

– Nous ne sommes pas en faveur d’accords séparés. Nous recherchons un accord global au Moyen-Orient. Nous voulons que toutes les blessures se referment. Résoudre les problèmes du passé n’est pas suffisant. Nous devons construire un nouvel avenir. C’est pour cela que je pense tant à un nouveau Moyen-Orient similaire à l’Europe de la Communauté. Vous n’auriez jamais pu résoudre les problèmes nationaux des pays européens si vous n’aviez pas créé une Europe unie.

– Les réticences de Damas vis-à-vis de l’accord avec l’OLP ne présentent-elles pas un danger pour sa viabilité?

– J’ai beaucoup de respect pour les Syriens, mais la Syrie n’est pas le maître du monde. Je vais peut-être faire sensation en disant cela, mais nous sommes prêts à négocier avec les Syriens. Nous n’avons aucune raison d’avoir peur d’eux.

«Nous pourrions bien avoir des jumeaux la semaine prochaine…»

Shimon Pérès.

– Une fois signé l’accord avec l’OLP, quelles seront les étapes suivantes?

– Nous pourrions bien avoir des jumeaux la semaine prochaine…

– Vous voulez parler d’un accord avec la Jordanie?

– Oui. Pour un premier accouchement, ce n’est pas mal…

– Vous confirmez?

– Je ne confirme rien. Ce n’est pas mon rôle. Je cherche simplement à contribuer au processus. Je ne veux pas donner des dates et jouer aux devinettes. Mais je pense qu’il y a une bonne chance. Ensuite, nous aurons à nous occuper d’un autre couple: les Syriens et les Libanais. Si les Syriens restent positifs, mais seulement en termes d’atmosphère, autrement dit en termes de météo, s’ils refusent de revenir sur Terre et d’aborder les questions concrètes, nous devrons nous contenter de ce beau temps dans nos relations, mais sans accord politique. Israël est prêt à parvenir à un accord avec Damas. Mais même si nous arrivons à nous entendre avec les Syriens et les Libanais, il restera à résoudre d’autres problèmes importants pour l’avenir de la région: que ce soit dans les domaines de la sécurité ou de l’économie.

– Vous avez longtemps parlé de frontières sûres. Mais aujourd’hui, quelles sont vos exigences de sécurité?

– La sécurité doit se comprendre au sens du rayon d’action des missiles. Il s’agit donc d’une question régionale, et non simplement nationale. Un règlement politique doit aussi tenir compte du danger que représentent les armes non conventionnelles.

Vers une confédération à trois

C’est un danger politique et pas seulement militaire. Tout cela explique qu’il nous faut parvenir à un règlement qui ait une dimension à la fois politique et militaire en même temps qu’une portée bilatérale et régionale. De mon point de vue, ce n’est qu’un début. Les gens sont inquiets parce qu’ils n’aiment pas s’aventurer au-delà des situations connues. Les gens préfèrent se souvenir que penser à l’avenir. Goethe disait: «Le moindre départ dans l’inconnu nous rappelle l’inconnu ultime.»

– Tout cela ne mène-t-il pas inévitablement à ce que veut l’OLP, un État palestinien?

– Nous ne pouvons pas censurer les émotions et les souhaits de quiconque. Nous ne le ferons pas. Si les Palestiniens veulent un État, eh bien ils le veulent! Je n’y peux rien. L’accord porte sur ce dont nous sommes convenus. Il ne porte pas sur ce que chaque partie demandera par la suite. Nous avons un triangle avec trois angles: les Jordaniens, les Palestiniens, les Israéliens. Pour arriver à une paix durable, il faudra un accord entre les trois. Sinon, l’un d’entre eux va avaler les deux autres, un peu comme cela se passe en Yougoslavie.

– Quelle solution a votre préférence?

L'homme politique israélien Shimon Peres, ici vers 1993. L’homme politique israélien Shimon Peres, ici vers 1993. Rue des Archives/Credit: Rue des Archives/AGIP

– Ce serait une confédération jordano-palestinienne, ou une confédération israélo-palestinienne, ou encore une confédération des trois parties. Il ne faut pas seulement regarder la terre -qui est moins importante-, mais la population -qui est l’élément le plus important. La plupart des Jordaniens sont d’origine palestinienne, et la plupart des Palestiniens détiennent des passeports jordaniens. Ce serait tout à fait logique qu’ils vivent sous le même toit. Mais c’est un problème qui relève de la solution finale…

– Dans l’opposition de droite en Israël, certains vous comparent au maréchal Pétain ou à Neville Chamberlain. Êtes-vous blessé par de telles attaques?

– Elles proviennent de l’opposition. En France, certains on dit la même chose du général de Gaulle. Et alors? Les gens de l’opposition ont été pris de court dans une situation complexe. Alors ils crient. Ils élèvent la voix parce qu’ils n’ont pas d’arguments.

«Je me moque de la gloire du passé. Ce qui m’attire, ce sont les possibilités qu’offre l’avenir.»

Shimon Pérès.

– Pour faire taire l’opposition, pourquoi pas un référendum?

Un référendum vous enlève la possibilité de négocier. L’autre partie dira: comment puis-je négocier avec vous si le résultat dépend de l’issue d’un référendum?

– Comment pouvez-vous expliquer aux Israéliens qu’ils doivent construire l’avenir avec ce qui a été si longtemps pour eux des émanations du diable en personne, l’OLP et Yasser Arafat?

– Personne n’est diable ou ange. Chacun sera toujours un être humain. Ce n’est pas la nature de telle ou telle personne qui pose problème, mais sa politique. Si l’OLP change de politique, il s’agira d’une organisation différente, comme la France en a fait l’expérience avec le FLN au moment de la guerre d’Algérie, et comme cela s’est passé si souvent partout dans le monde. Je n’ai jamais parlé d’ange ou de démon. Cela me rappelle d’ailleurs l’histoire des deux femmes qui parlent de leurs maris. L’une dit: «Mon mari est un ange.» L’autre compatit: «Le mien non plus n’est pas un être humain.»

– Lorsque l’Histoire passera son jugement, pensez-vous que vous serez celui à qui sera attribué le mérite de cet extraordinaire bouleversement?

– Même si je n’avais qu’un tout petit bout de cervelle, je ne répondrais pas à une telle question.

– Mais personnellement, que ressentez-vous?

Le 14 octobre 1994 à Oslo en Norvège, Yasser Arafat, Shimon Pérès et Yitzhak Rabin reçoivent le Prix Nobel de la paix. Le 14 octobre 1994 à Oslo en Norvège, Yasser Arafat, Shimon Pérès et Yitzhak Rabin reçoivent le Prix Nobel de la paix. Rue des Archives/Credit ©Rue des Archives/RDA3

Ce n’est que le début de l’histoire. Ma volonté et ma liberté de continuer à y contribuer sont bien plus importantes que tout le reste. Je me moque de la gloire du passé. Ce qui m’attire, ce sont les possibilités qu’offre l’avenir.

– Tout monde vous rend hommage. Vous voyez-vous revenir au tout premier plan?

– Pour atteindre ce que nous sommes en passe d’obtenir, nous ne devons pas tomber dans la division. En ce qui me concerne, je tiens à préserver l’unité du gouvernement, parce que cela nous renforce pour atteindre nos objectifs. Je ne suis plus un enfant, mais je ne suis pas non plus un vieillard égocentrique. Je considère les choses avec toute la sobriété possible. Lorsque je me donne un objectif, je me dis qu’en démocratie il ne peut pas être atteint par une seule personne.

Propos recueillis par Pierre Rousselin

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