Qui a dit que je n’étais pas faite pour les études ?

Qui a dit que je n’étais pas faite pour les études ?

“Dieu a doté les femmes de sensibilité et d’une mission qu’elle seule pouvait accomplir au vu de leurs aptitudes uniques : mettre au monde des bébés. C’est en cela et pour cela que vous êtes venus au monde”, me disait toujours mon père.

Debout, les bras croisés, le corps secoué de convulsions, je le regardais du coin de l’oeil, l’air mauvais. Il commençait à me taper sur le système avec son discours sexiste et machiste. J’avais à présent quinze ans, je pouvais penser par moi-même. J’avais plus peur de remettre en question ses dires, surtout après avoir découvert qu’il tentait de me préparer à une vie que je ne voulais pas. Père semblait désormais me considérer comme une menace. Depuis ce jour où j’ai commencé par remettre en question ses affirmations sexistes, nos rendez-vous se terminaient toujours de la même manière, une moi en pleurs après avoir reçu des coups par mon père machiste campé sur des positions inégalitaires envers les femmes.

Lorsqu’il m’annonça ne pas vouloir m’envoyer à l’Université pour des études supérieures, j’avais compris que je devais voler par moi-même. Comment ? Je l’ignorais, néanmoins je ne pouvais accepter de me livrer dans les pratiques auxquelles les jeunes filles de mon quartier s’adonnaient.

Je n’allais pas me laisser exploiter comme elles. Le système était conçu pour que nous soyons dans le besoin et que l’on en oublie notre dignité, mais j’en étais incapable. Je pouvais pas accepter les miettes. Je refusais de croire que ma vie était tracé de manière à devenir une femme au foyer. Non pas que je les méprisaient celles-là qui prenaient cette décision, mais moi je voulais toucher le sommet. Je me devais donc de trouver un moyen de poursuivre mes études dans un domaine dans lequel je pouvais m’épanouir. Mes recherches me permirent de tomber sur l’Université d’État d’Haïti, l’UEH. Aux explications de mes camarades de classe, j’allais être en mesure de continuer mon rêve et apprendre le droit.

***

… Quelques temps passèrent et arrivèrent les examens d’État, j’étais tout sauf stressée. Il me tardait de réussir et de croquer cette nouvelle voie qui s’ouvrait à moi. … J’eus mon bac sans grande difficulté tout comme mon frère. Néanmoins, il fut le seul à recevoir des félicitations. J’ai été stupéfaite à ne pas en être ébaubie ou triste. Ma concentration se portait sur les préfacs, je devais m’inscrire à n’importe lequel pourvu que les étudiants qui le formaient étaient brillant. Je devais me batailler pour une place au sein de la faculté de Droit et des sciences économiques de Port-au-Prince.

Une victoire que j’allais remporté quelques mois plus tard et qui m’offrait une ouverture sur le monde des études supérieures.

À présent, mon destin, je l’écrivais moi-même. Et non mon père.

*… À toi père, machiste extrémiste*

Barbancourt

le rhum des connaisseurs

Je tenais à te dire cher papa, merci de m’avoir permis de découvrir l’école. Grâce à cela, je n’aurai pas la vie de mère. Non pas que sa vie soit d’un ennui, elle s’est occupée de nos soucis et nos besoins. Elle a toujours été à mes côtés en cas de grands pépins, nonobstant, je ne voudrai vivre sa vie. En aucun cas. Pas un jour, j’ai rêvé cette vie de dépendance qu’elle a à tes côtés. 

Lorsque je pense à la famille que je veux, rien de ce que j’ai vécu au cours de mon passage à la maison m’a marqué au point de le ranger dans un coin de ma tête pour ensuite m’en servir plus tard. Ne va pas croire que c’était catastrophique ma vie jusque-là, mais je ne veux, non je refuse cette vie pastiche que tu as tant voulu m’offrir. 

Étant ta seule fille, je suis désolée de briser les rêves que tu avais pour moi. Toutefois, père, je te rappelle que c’est moi qui vais vivre ma vie et les décisions calculées prises à l’avance pour me forcer à jouer les maîtresses de maison instruites ne m’attirent pas. 

Sachez que tu m’a s offert cette capacité d’analyser, de comprendre, de refuser, d’affirmer et de partager mes idéaux, mes points de vue, mes compréhensions, mes positions face à telle situation. Comment pourrais-je me conforter à n’être que la femme au foyer d’un mari ? 

Père, féministe je me réclame. Je sais que pour toi, cela renvoie au lesbianisme qui a pris beaucoup d’ampleur. Permettez quand même que je vous aide à mieux cerner ce qu’est le mouvement féminisme. 

Arrête ! Ne va pas froisser le manuscrit que je vous ai laissé en guise d’au revoir. Apprenez à accepter la pensée autrui. Ah! Oui, j’oubliais que c’était la pensée du sexe opposé qui ne valait rien à tes yeux. N’empêche que je t’interdis de froisser cette lettre. Par cette missive, je veux que tes yeux s’ouvrent aujourd’hui et toujours. 

Ce mouvement qui t’écoeure et à la simple mention m’a causé tant de dégât, tant de coups reste noble à mes yeux. Je ne vais pas me lancer dans un long discours monotone et établir l’origine de ce mouvement en Haïti, parce que je pense que nous autres, le peuple noir qui a pris les armes pour s’affranchir de l’esclavage, baignons déjà dans le concept égalitaire prôné par bon nombre d’associations féminisme. J’ignore si mes propos t’ont choqué, mais je reste ferme sur cette croyance. Ces derniers se basent sur les rôles clés joués par des femmes dans la lutte pour l’indépendance. L’histoire haïtienne retient le nom de nombreuses femmes comme Sanite Bel-Air, Claire Félicité Bonheur, Marie Jeanne, Catherine Flon et tant d’autres ayant contribué à conquérir la liberté, autre concept qui revient dans nos discours féministes père.  Alors, pourquoi maintenant oppresser la femme ?

À l’époque, ne nous sommes-nous pas battus côte à côte pour de meilleures conditions ? On ne parlait pas de mouvement féminisme pourtant. Personne ne songeait au fait que nous étions de sexe opposé, le seul souci était de se libérer de la dépendance et de l’esclavage. Ne croit pas que je formalise voulant faire croire que le féminisme est pareil à l’esclavage. Je te parle des concepts qui ressortent aujourd’hui encore dans la lutte esclavagiste et féministe. Nous nous sommes appuyés sur la déclaration de 1793 : tous les êtres naissent libres et égaux. Que je sache, nous sommes des êtres humains nous autres les femmes, ne sommes-nous pas censés vivre librement en étant égaux ? 

Aujourd’hui, je m’appuie sur la déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948. Dans ses premiers articles, il est stipulé que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit. ILS sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Petite parenthèse à part, à l’école, l’on nous a appris que le masculin l’emportait sur le féminin, par ailleurs n’est-ce pas sa non-utilisation qui nous a empoisonné l’existence ? Comprends bien mes dires père, lorsque l’on parle de Déclaration universelle des droits de l’homme, l’on nous dit que cela renvoi aux deux genres : masculin et féminin. Du coup, nous ne nous formalisons pas dans des revendications. Cette règle a été chamboulée par tant de féministes, car nous sommes tout autant concernées par la liberté et l’égalité dont il est fait mention dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Et pour que les choses soient bien claires, je me suis dit que l’on devrait songer en effet à une reformulation ajoutant ainsi : déclaration universelle des droits de l’homme et de la femme. Ainsi, personne ne risque de se méprendre.  En disant cela, je trouve juste le combat des associations féministes pour objectivement supprimer cette règle grammaticale qui veut que le masculin l’emporte sur le féminin. Cette règle sexiste est déjà remis en question dans d’autres pays, nous autres en Haïti sommes loin derrière les avancées faites dans d’autres pays.

Père, ce que j’attendais et que j’attends encore est que tu me dises de me libérer. Que je libère mon potentiel, mes capacités, les talents avec lesquels je suis née. Père, en ramenant de très bonnes notes, même meilleures que mon frère, j’espérais voir l’ébauche d’un sourire sur tes lèvres raidies. J’aurais aimé voir de la fierté dans tes yeux. N’aurai-je droit qu’à ton dédain et à des miettes ? Pourtant tu dois en être conscient de ce que je vaux. 

J’ai longtemps quémandé ta reconnaissance. Je voulais que tu sois fier de mes accomplissements scolaires. Selon toi, pourquoi ai-je passé des heures sur mes études ? Penses-tu sincèrement qu’un enfant n’aimerait pas plus fricoter et s’amuser avec ses amis ? Je voulais te faire admettre que j’étais tout autant capable de réussir dans les études en aidant à la maison. 

Sache-le, je suis dotée d’un cerveau tout comme mon jeune frère et il me serve à réfléchir, à comprendre, à innover, et pourquoi pas le dire je surpasse de loin les compétences de celui sur qui tu portes toute ton admiration.

Pour toutes ses raisons, je choisis de ne plus rien attendre de toi. Je t’annonce que j’ai brillamment réussi les examens d’intégration à la faculté de Droit et des sciences économiques de Port-au-Prince… Je m’en vais étudier le droit : je saurai en mesure de plaider pour les causes des femmes. L’inégalité m’oppresse et je rêve de ce pays où je pourrai jouir de mes droits sans être opprimée. 

Je rêve d’être autonome, indépendante. C’est pour ce jour-là que j’ai choisi de vivre. Longtemps, j’ai courbé l’échine, aujourd’hui, je me sens capable d’être libre. 

Regarde moi père, regarde comme ta fille accomplira à l’avenir de grands exploits. Je te le dis, les tâches ménagères ne me définissent pas, et encore moins mettre au monde des bébés. 

Ta fille…

2 comments

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2 Comments

  • Jean
    9 mars 2020, 10:39

    Je suis père et je suis reellement d’accord avec elle.Je traite mes enfants sans distinction de sexe.
    Bravo! ma fille.Malheusement, je ne peux pas vs reconnaitre.

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    • Laïka Mezil@Jean
      11 mars 2020, 07:06

      Merci.
      Le texte m’a été inspiré par une amie et elle préfère garder l’anonymat. Mais je lui enverrai vos mots d’encouragement. C’est toujours motivant.

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