Quarante ans après le 7 février 1986, Haïti replonge dans une autre forme de rupture : institutions paralysées, violence armée, économie criminelle et désillusion démocratique. Sur Métropole, Sauveur Pierre-Étienne parle de “dictature souveraine” et appelle à nommer la crise, reconstruire l’appareil sécuritaire et rétablir la confiance par des actes.
Haïti : “nommer la crise” ou la subir — l’avertissement de Sauveur Pierre-Étienne, 40 ans après
Le 7 février n’est pas une date comme les autres en Haïti. Elle condense l’espoir et les ruptures : la fin de la dynastie Duvalier en 1986, l’inauguration d’Aristide en 1991, puis, plus récemment, la crise ouverte autour de la fin de mandat de Jovenel Moïse en 2021. Quarante ans après la chute de la dictature, l’émission Le Point sur Radio et Télémétropole a donné la parole au politologue et homme politique Sauveur Pierre-Étienne, venu livrer une lecture frontalement critique de l’impasse actuelle.
Son fil conducteur est simple, presque accusatoire : Haïti paierait encore le prix d’un refus collectif de “dire la vérité politique”. Et cette vérité, selon lui, tiendrait en une séquence : rupture institutionnelle, perte de souveraineté, puis effondrement accéléré de l’État — jusqu’à une société “désarticulée”, où la violence armée devient la règle.
La thèse centrale : une rupture de 2021 devenue matrice de la crise
Pour Sauveur Pierre-Étienne, l’après-2021 n’est pas seulement une période de désordre : c’est un moment fondateur. Il insiste sur l’idée d’un basculement où l’autorité publique cesse d’être la source de l’ordre et du droit, au profit d’arrangements politiques, d’intérêts privés, et d’une violence devenue structurelle.
Point important : dans son intervention, il avance aussi des accusations nominatives et des liens supposés autour d’événements et d’acteurs de l’époque. Sur ces éléments, il faut être rigoureux : dans le cadre de cette émission, ces affirmations relèvent du registre de la dénonciation politique et ne constituent pas, à elles seules, des preuves établies. Mais elles éclairent la perception d’une partie de l’opinion : celle d’un pays où la confiance dans les institutions a été remplacée par le soupçon systémique.
“Hypocrisie” : le mot qui revient, et ce qu’il veut dire
Le politologue répète un terme : hypocrisie. Il vise large : pouvoir, opposition, secteur privé, “oligarques”, acteurs de l’économie criminelle, et même certains segments de la communauté internationale. Ce n’est pas qu’un effet de style : dans sa logique, l’hypocrisie est une stratégie de survie politique. Elle permet de ne pas nommer la rupture, donc d’éviter d’en tirer les conséquences : responsabilité, reddition de comptes, refondation institutionnelle.
Autrement dit, la crise durerait aussi parce que trop d’acteurs ont intérêt à ce qu’elle reste “inqualifiée” : ni coupure nette, ni refondation nette, seulement une transition permanente.
“Dictature souveraine” : quand l’exception devient le régime
La notion la plus marquante qu’il mobilise est celle de “dictature souveraine” (qu’il rattache au juriste Carl Schmitt). Dans l’esprit de Pierre-Étienne, cela signifie :
- les règles ordinaires ne gouvernent plus réellement,
- l’autorité se maintient par des arrangements de fait,
- la légitimité n’est plus produite par le vote, mais par l’équilibre des forces et les soutiens externes.
C’est une idée dure, mais politiquement explicative : elle permet de décrire un pays où le débat public parle de Constitution, de mandats et de procédures, alors que la réalité quotidienne est dominée par l’insécurité, les déplacements forcés, l’extorsion et l’impossibilité de circuler.
Souveraineté : populaire, interne, externe… et la fracture
Pierre-Étienne distingue plusieurs niveaux de souveraineté :
- Souveraineté populaire : le droit du peuple de choisir ses dirigeants.
- Souveraineté interne : la capacité de l’État à exercer le monopole de la violence légitime et de la fiscalité (contrôle des armes, des routes, de l’impôt).
- Souveraineté externe : la capacité de l’État à protéger le territoire et à se défendre.
Son diagnostic est total : ces trois souverainetés seraient aujourd’hui gravement amputées, d’où l’idée d’un “effondrement” plus qu’une simple crise politique.
Les priorités qu’il martèle : sécurité, confiance, élections… dans cet ordre
L’élection revient souvent dans le discours politique haïtien comme horizon de sortie. Pierre-Étienne inverse la perspective : sans sécurité et sans confiance, l’élection ne fait que recycler la crise.
Il propose des gestes “d’autorité” destinés à recréer un minimum d’État :
- réactiver un Conseil national de sécurité et un service de renseignement fonctionnel,
- imposer des mesures de contrôle et de reddition de comptes (il cite notamment des interdictions de départ et des bilans de gestion pour certains responsables),
- clarifier le statut réel des autorités en place (il insiste sur l’idée d’un pouvoir “de fait”, et veut que cela soit reconnu comme tel pour éviter la comédie institutionnelle).
Qu’on adhère ou non, l’architecture est cohérente : il ne demande pas d’abord un grand discours, mais des signaux vérifiables.
Le nœud explosif : sécurité nationale, ingérence, et coopération impossible
Le passage le plus sensible concerne la communauté internationale, notamment les États-Unis. Pierre-Étienne reconnaît un paradoxe haïtien : rejet historique de l’ingérence, mais besoin immédiat d’appui face à une violence armée devenue plus forte que l’État.
Il propose une ligne pragmatique : une coopération assumée, mais négociée, structurée, et orientée vers :
- la reconstruction et la professionnalisation des forces de sécurité,
- le contrôle des trafics (armes, drogue),
- et la restauration minimale de la souveraineté interne.
Le risque, implicite, est celui-ci : si l’État délègue durablement sa sécurité à des acteurs privés ou à des arrangements opaques, il officialise sa propre disparition.


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