Haïti, 7 février et l’État manquant : Quarante ans d’effondrement sécuritaire

Haïti, 7 février et l’État manquant : Quarante ans d’effondrement sécuritaire

Dans l’édition matinale avec Wendell Theodore de “Le Point” sur Radio et Télémétropole, le rédacteur en chef du Nouvelliste, Frantz Duval, livre un diagnostic sévère : Haïti paie, depuis 1986, une succession de “démontages” institutionnels non suivis de reconstructions crédibles.

À l’approche du 7 février 2026, “Le Point” (Radio et Télémétropole) relit quarante ans d’histoire haïtienne. Frantz Duval y défend une thèse structurelle : l’État a démantelé ses instruments de sécurité sans bâtir d’alternatives démocratiques.

Un lede sobre, accusateur, et très politique

Dans l’édition matinale avec Wendell Theodore de “Le Point” sur Radio et Télémétropole, le rédacteur en chef du Nouvelliste, Frantz Duval, livre un diagnostic sévère : Haïti paie, depuis 1986, une succession de “démontages” institutionnels non suivis de reconstructions crédibles. Le ton est à la fois pédagogique et alarmé, avec une idée-force répétée — « on casse et on ne remplace pas » (Le Point, Duval), et une seconde : l’histoire haïtienne ne se comprend pas sans la part d’influence extérieure, américaine en particulier.

Ces deux thèses s’inscrivent, dans l’émission, dans une lecture très “7 février” : un marqueur historique, constitutionnel et symbolique qui revient hanter les transitions, y compris en 2026.

Un 7 février qui pèse encore en 2026

Pourquoi ce rendez-vous du calendrier revient-il avec autant de force ? D’abord parce que le 7 février 1986 marque le départ de Jean‑Claude Duvalier : l’historiographie dominante retient qu’il quitte le pays en février 1986, avec aide/assistance américaine, au terme d’une montée de contestation (Britannica, 2026).

Ensuite, le 7 février est aussi une date constitutionnelle : la Constitution haïtienne prévoit que le mandat présidentiel commence et se termine un 7 février (WIPO Lex / Constitution haïtienne, 1987). Cette architecture explique que, même en l’absence d’élections, la politique haïtienne continue de s’aligner sur des seuils symboliques.

En 2026, enfin, l’enjeu est immédiatement institutionnel : plusieurs textes et déclarations internationales rappellent que le mandat du Conseil présidentiel de transition doit s’achever le 7 février 2026 (CARICOM, 2026 ; OEA, 2026). Dans le même sens, Reuters rapporte qu’une position américaine exige la dissolution du Conseil à cette échéance (Reuters, 2026).

Le cadrage de “Le Point” est donc cohérent : 1986 n’est pas seulement une date de mémoire, c’est un pivot de calendrier constitutionnel désormais réactivé par une transition à durée bornée.

Thèse : quarante ans d’effondrement sécuritaire par “démantèlement sans remplacement”

La première thèse de Duval est explicitement reprise dans son propre éditorial : “Haïti : quarante ans d’effondrement sécuritaire”, où il relie l’année 2026 à une quarantième année ouverte depuis la chute de 1986 (Le Nouvelliste, 2026).

Dans “Le Point”, l’argument est plus précis : après 1986, l’État et la société auraient progressivement défait des dispositifs coercitifs (paramilitaires, structures territoriales, unités de renseignement/répression) sans construire un appareil démocratique de substitution (police modernisée, justice fonctionnelle, administration locale). Cette critique recoupe un principe central de la littérature sur les États fragiles : la sécurité n’est pas seulement une question de force, mais de capacité institutionnelle (cadres légaux, chaîne pénale, contrôle civil, légitimité). Les guides de réforme du secteur de la sécurité insistent sur la nécessité de substituer aux institutions défaillantes des dispositifs redevables et coordonnés, plutôt que de créer du vide (OCDE‑CAD, 2008 ; Nations Unies/SSR, 2012).

Le raisonnement de Duval gagne en crédibilité lorsqu’on le met en perspective avec un constat classique des politiques de développement : dans un contexte de fragilité, un État qui perd le monopole effectif de la coercition voit émerger des entrepreneurs de violence (Banque mondiale, 2008). C’est exactement ce qu’il résume, à l’antenne, par l’idée (très partagée en science politique) que « la nature a horreur du vide » (Le Point, Duval).

L’abolition de l’armée, la création de la PNH et leurs limites

Sur un point, le transcript invite à une vérification rigoureuse : l’abolition de l’armée et la montée en charge de la Police nationale d’Haïti (PNH). Les sources convergent sur l’essentiel : après le retour d’Aristide à l’automne 1994, le pouvoir civil démantèle l’appareil militaire, et les États‑Unis ainsi que l’ONU participent à la mise sur pied d’une nouvelle force de police (Britannica, 2026).

La base juridique de la PNH est documentée par la loi du 29 novembre 1994, publiée au Moniteur. Elle fixe explicitement l’objectif de créer « un corps professionnel de police civil », et précise que la PNH est « distincte et séparée des forces armées » et placée sous l’autorité du ministère de la Justice (Loi PNH, 1994).

Mais la transition policière est, dès le milieu des années 1990, décrite comme fragile : Human Rights Watch souligne qu’un vide sécuritaire apparaît pendant que se met en place une police permanente, avec des solutions intérimaires controversées et une justice insuffisamment fonctionnelle (HRW, 1995). Autrement dit, l’objection de Duval (“remplacer n’a pas suivi”) ne relève pas d’une impression tardive : des observateurs alertaient déjà sur les risques d’un passage trop rapide au “tout‑police”, sans chaîne pénale robuste.

Thèse : l’influence extérieure, entre faits documentés et dérives conspirationnistes

La seconde thèse de Duval — la prégnance de l’influence étrangère — mérite une mise au point : il existe des interventions documentées (pression diplomatique, sanctions, conditionnalités, médiations), mais cela ne valide pas automatiquement une lecture conspirationniste où “tout serait décidé ailleurs”.

Sur le plan historique, l’aide/assistance américaine au départ de Duvalier en 1986 est signalée dans des synthèses de référence (Britannica, 2026).

Sur le plan électoral, des travaux académiques et institutionnels renforcent la prudence : une étude publiée dans Contemporary Economic Policy examine une intervention américaine dans la présidentielle haïtienne de 2010, au bénéfice de Michel Martelly face à Jude Célestin (Palsson, 2022). Des analyses du Congressional Research Service replacent également les élections 2010‑2011 dans un cadre de forte pression et d’arbitrages internationaux (CRS, 2011).

En 2026, l’influence extérieure n’est pas souterraine : elle s’exprime dans des déclarations publiques. L’OEA et la CARICOM rappellent le terme du mandat de transition et l’impératif d’élections, tout en plaidant pour une solution “haïtienne, dirigée et appropriée par les Haïtiens” (OEA, 2026 ; CARICOM, 2026). Reuters rapporte également un avertissement américain sur le coût pour des acteurs “corrompus” liés aux gangs (Reuters, 2026).

La ligne de crête éditoriale est donc claire : oui, les outils d’influence existent et sont visibles ; non, cela ne dispense pas d’analyser les responsabilités internes — et surtout la faiblesse administrative, policière et judiciaire.

Les faits récents sur la violence des gangs : ce que disent les données publiques

Même si les pourcentages exacts de contrôle territorial varient selon les méthodes, la tendance est largement documentée : montée des homicides, kidnappings, déplacements internes, attaques contre infrastructures publiques et postes de police.

BINUH, cité par Reuters, décrit pour le début 2024 une hausse marquée des victimes (tués et blessés) et un recours massif aux kidnappings et à la violence sexuelle, ainsi que des attaques contre des bâtiments de police et des infrastructures stratégiques (Reuters, 2024).

Des communiqués onusiens et humanitaires confirment l’aggravation des impacts sur la population civile, incluant violences, déplacements et crises de services essentiels (ONU–Genève, 2024 ; OHCHR, 2024‑2025).

Ces éléments donnent un socle empirique à l’argument de Duval : lorsqu’un État n’assure plus le continuum police‑justice‑administration, l’ordre effectif est reconfiguré par des acteurs armés — et la “sécurité” cesse d’être un bien public.

Que faire : cinq priorités réalistes, compatibles avec les leçons de 1986–2026

L’intérêt de “Le Point” tient au diagnostic, mais la question de la sortie de crise exige des priorités concrètes. À partir des standards de réforme du secteur de la sécurité (OCDE‑CAD, 2008 ; ONU/SSR, 2012) et des constats récents (Reuters, 2024 ; OEA, 2026), on peut dégager cinq chantiers praticables :

1) Architecture de sécurité graduelle, centrée sur la PNH : renforcer des unités spécialisées, logistique, renseignement, contrôle interne, tout en clarifiant la doctrine d’emploi entre police, forces armées reconstituées et appuis internationaux (Loi PNH, 1994 ; OECD‑DAC, 2008).
2) Relance de la chaîne pénale : protection des magistrats, redéploiement minimal des tribunaux dans des zones sécurisées, mécanismes de traitement accéléré pour affaires de gangs, et coopération internationale ciblée sur la traque financière et les flux d’armes (Reuters, 2024 ; OHCHR, 2024‑2025).
3) Reconstruction de l’État local : présence administrative continue (communes/sections), services de base et police de proximité pour éviter que l’espace social ne soit gouverné exclusivement par des acteurs armés (ONU/SSR, 2012 ; Banque mondiale, 2008).
4) Coordination transparente de l’aide et redevabilité : aligner appuis financiers, objectifs de sécurité et calendrier électoral, avec indicateurs publics et contrôle civil, afin de réduire les effets de rente et de fragmentation (OEA, 2026 ; CARICOM, 2026).
5) Mobiliser la diaspora comme ressource institutionnelle : appui à la formation, expertise judiciaire/financière, surveillance citoyenne des programmes, et soutien à des mécanismes de recrutement fondés sur le mérite, pas sur les réseaux (OCDE‑CAD, 2008).

Conclusion : une lecture structurelle plus solide que les solutions “date‑événement”

Le diagnostic de Frantz Duval — effondrement sécuritaire par démontage institutionnel sans remplacement — est largement plausible au regard des sources et de la littérature sur la capacité étatique (Banque mondiale, 2008 ; HRW, 1995). Sa thèse sur l’influence extérieure est également crédible dès lors qu’on la limite aux faits documentés (pression diplomatique, arbitrages électoraux, sanctions), en évitant de basculer dans la causalité totale (Palsson, 2022 ; Reuters, 2026).

Mais l’émission rappelle, en creux, une évidence : aucune date symbolique, aucun “homme fort” ou dispositif ponctuel ne peut remplacer la construction patiente d’institutions policières, judiciaires et administratives redevables — seule voie pour refermer durablement le vide sécuritaire.

Sources prioritaires (sélection)

  • OEA — Statement: Consultative Meeting on Haiti (2026).
  • CARICOM — Statement… Ongoing Turmoil in the Haitian Executive (2026).
  • Reuters — Haiti’s death toll rises as international support lags, UN report says (2024).
  • Reuters — Rubio says Haiti transitional council must be dissolved by Feb 7 (2026).
  • Loi du 29 novembre 1994 sur la Police nationale d’Haïti (OAS PDF / Le Moniteur).
  • Encyclopaedia Britannica — Haiti / Jean‑Claude Duvalier (2026).
  • OCDE‑CAD — Handbook on Security System Reform (2008).
  • Palsson — The medium‑run effects of a foreign election intervention: Haiti’s presidential elections, 2010–2015 (2022).
Haiti 24
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