« Haïti peut encore se relever » : la vision de Laurent Lamothe pour sortir de la crise

« Haïti peut encore se relever » : la vision de Laurent Lamothe pour sortir de la crise

Après plusieurs années de silence médiatique, l’ancien Premier ministre Laurent Lamothe s’exprime longuement dans le podcast géopolitique Pièce de Résistance. Entre héritage historique, effondrement sécuritaire, assassinat de Jovenel Moïse et pistes de reconstruction par la technologie et la diaspora, il dresse un diagnostic sévère de la crise haïtienne tout en esquissant une vision pour l’avenir.

Après des années de réserve médiatique, Laurent Salvador Lamothe a choisi de reprendre la parole. Non pas dans un exercice de nostalgie, ni dans une posture de justification, mais dans une longue conversation accordée au podcast géopolitique Pièce de Résistance. L’ancien Premier ministre y livre une lecture dense, parfois offensive, de la tragédie haïtienne contemporaine.

Au fil de l’entretien, il tisse un récit où se croisent la mémoire longue d’Haïti, l’échec du système international, l’effondrement sécuritaire, l’assassinat de Jovenel Moïse, la question de la souveraineté, le rôle de la diaspora et les promesses de la technologie. En creux, c’est aussi une conviction qu’il défend : Haïti n’est pas condamné, mais sa reconstruction exige une rupture stratégique, institutionnelle et morale.

Haïti, nation fondatrice devenue nation punie

Lamothe commence là où peu de responsables politiques prennent encore le temps de revenir : à la source historique. Selon lui, on ne peut rien comprendre à la crise haïtienne si l’on oublie ce que le pays a représenté pour le monde. La révolution haïtienne de 1804 n’a pas seulement donné naissance à la première République noire indépendante ; elle a aussi bouleversé l’ordre colonial et démontré que l’esclavage pouvait être vaincu par ceux-là mêmes qu’il prétendait déshumaniser.

Mais cette victoire, rappelle-t-il, a très vite été suivie d’une punition. Isolement diplomatique, étranglement économique, dette imposée par la France : Haïti aurait payé pendant des décennies le prix de son audace historique. Dans cette lecture, le pays a été à la fois un phare pour les peuples en lutte et une anomalie que les grandes puissances ont voulu contenir.

L’idée n’est pas neuve. Mais chez Lamothe, elle sert moins à réactiver une plainte qu’à expliquer une continuité : Haïti, dit-il en substance, entre toujours dans l’histoire mondiale par la fracture.

Le grand angle mort : la sécurité

C’est toutefois sur la question sécuritaire que l’ancien Premier ministre se montre le plus tranchant. Son constat est brutal : l’effondrement actuel n’est pas un accident, mais le résultat d’un désarmement progressif de l’État.

Il rappelle qu’après la dissolution de l’armée haïtienne dans les années 1990, aucun dispositif pérenne n’a véritablement été construit pour remplacer la fonction militaire et sécuritaire que l’État avait abandonnée. Les missions internationales ont occupé le terrain, parfois avec efficacité ponctuelle, mais sans transmission durable. Pire : après plus de quinze ans de présence onusienne et des milliards de dollars dépensés, Haïti se serait retrouvé sans armée reconstruite, sans doctrine de sécurité stable, et avec une police insuffisamment équipée face à la montée des groupes armés.

La démonstration est simple : quand la population augmente et que les forces de sécurité diminuent, le vide ne reste jamais vide. Il est occupé. En Haïti, il l’a été par les gangs.

Lamothe rappelle qu’au moment où il était au pouvoir, le pays affichait des niveaux de sécurité bien supérieurs à ceux d’aujourd’hui. La comparaison n’est pas seulement politique ; elle est destinée à montrer qu’un autre rapport de force était possible, à condition qu’il y ait une volonté claire de ne tolérer aucune zone grise.

Jovenel Moïse, le crime qui a tout fait basculer

L’entretien prend une dimension plus personnelle lorsqu’il aborde l’assassinat de Jovenel Moïse. Pour Lamothe, ce meurtre n’est pas un épisode de plus dans la chronique haïtienne de la violence politique. C’est le point de rupture qui a accéléré l’effondrement général.

Il affirme avoir mené, après le drame, une campagne internationale pour réclamer justice. Selon lui, la vérité sur cette affaire dépasse le cadre judiciaire haïtien et appelle un tribunal international indépendant. Ce point est central dans sa lecture : sans vérité sur l’assassinat d’un président en fonction, il n’y aura ni confiance, ni reconstruction institutionnelle sérieuse.

Le propos devient aussi plus polémique. Lamothe laisse entendre que certains intérêts ont préféré contenir la vérité plutôt que l’éclairer, et que ceux qui ont insisté pour maintenir la pression se sont exposés à des représailles politiques.

Sanctions, isolement et bataille de récit

C’est dans ce contexte qu’il évoque les restrictions de visa imposées contre lui par des pays occidentaux. Il les conteste frontalement et les présente comme des mesures politiques, non comme l’aboutissement d’un processus juridique fondé.

À l’écouter, la séquence raconte moins une affaire personnelle qu’un affrontement plus large autour de la narration d’Haïti. Qui parle ? Qui accuse ? Qui légitime ? Qui désigne les fréquentables et les indésirables ? Dans ce combat feutré, mais décisif, l’ancien chef du gouvernement estime avoir payé le prix de ses prises de position.

Le plus frappant, ici, n’est pas tant la controverse elle-même que ce qu’elle révèle : la crise haïtienne n’est pas seulement une crise de sécurité ou de gouvernance ; c’est aussi une crise du récit imposé au pays par d’autres acteurs.

Repenser Haïti depuis l’Afrique

L’un des passages les plus singuliers de l’entretien concerne l’Afrique. Peu d’anciens dirigeants haïtiens ont porté avec autant d’insistance cette idée d’un réarrimage stratégique du pays à son héritage africain.

Lamothe rappelle qu’il avait obtenu pour Haïti un statut d’observateur au sein de l’Union africaine. Son ambition allait plus loin : faire de ce rapprochement un levier diplomatique, économique et symbolique. Non par nostalgie identitaire, mais parce qu’il voit dans l’Afrique un espace de coopération concret, un bloc politique, un marché, et un miroir historique que les Haïtiens auraient tort d’ignorer.

Dans cette perspective, Haïti ne devrait pas penser son avenir uniquement à travers Washington, Ottawa, Paris ou les institutions multilatérales traditionnelles. Il devrait aussi le penser à travers Cotonou, Nairobi, Addis-Abeba ou Johannesburg.

La technologie comme raccourci historique

Ancien entrepreneur de la tech, Lamothe retrouve ici son terrain naturel. Son intuition est claire : Haïti ne sortira pas de l’ornière en reproduisant les vieux schémas administratifs, mais en sautant des étapes.

Puisque le pays n’a jamais réellement achevé son entrée dans l’âge industriel, pourquoi ne pas accélérer directement vers l’âge numérique ? État civil digitalisé, vote sur téléphone mobile, plateformes éducatives à distance, services publics numérisés : dans son raisonnement, la technologie n’est pas un luxe mais un outil de rattrapage historique.

Sa proposition la plus forte concerne les élections. Dans un pays où l’insécurité rend les déplacements dangereux, où la logistique électorale est coûteuse et où la fraude mine la confiance, il plaide pour des solutions appuyées sur le mobile et sur des systèmes traçables. Le pari est audacieux, mais cohérent avec son expérience : utiliser l’infrastructure numérique existante pour compenser l’effondrement de l’infrastructure politique.

La diaspora, ce pays extérieur

Autre axe fort de sa réflexion : la diaspora. Lamothe parle d’elle non comme d’un supplément affectif ou financier, mais comme d’une réserve stratégique de compétences.

Le constat est connu mais demeure accablant : des Haïtiens brillent partout dans le monde, dans les universités, les entreprises, les laboratoires, les arts, les professions libérales. Pourtant, cette excellence se déploie ailleurs. Pourquoi ? Parce qu’Haïti n’offre plus les conditions minimales de sécurité, de stabilité et de confiance permettant à ces compétences de revenir ou d’investir durablement.

À ses yeux, si l’État parvient à rétablir un minimum d’ordre, cette diaspora pourrait redevenir un moteur puissant de la reconstruction nationale. Encore faut-il qu’elle trouve autre chose qu’un appel sentimental : un cadre, une vision, des garanties.

Une adresse à la jeunesse

L’ancien Premier ministre termine sur un registre plus sobre, presque pédagogique. Son message à la jeunesse haïtienne tient en un mot : éducation.

Dans un pays où tant de trajectoires sont brisées par la pauvreté, l’exil ou la violence, il insiste sur la possibilité d’apprendre malgré tout. Internet, les plateformes de formation, les outils numériques ouvrent aujourd’hui des accès au savoir qui n’existaient pas autrefois. Ce n’est pas une solution miracle. Mais c’est, selon lui, une ligne de survie.

L’idée est presque obstinée : même dans le chaos, il faut continuer à se former, à lire, à apprendre, à se préparer.

Le retour d’une voix, pas encore d’un projet politique

Ce long entretien ne constitue pas un manifeste de candidature. Lamothe prend même soin de dire qu’il n’a pas d’ambition présidentielle. On peut le croire, ou y voir la prudence classique d’un acteur qui ne veut pas se dévoiler trop tôt. Mais l’essentiel est ailleurs.

Ce qu’il propose, au fond, c’est une grammaire de sortie de crise : rétablir la sécurité, restaurer la confiance, dire la vérité sur les crimes politiques, investir dans la technologie, rouvrir le lien avec l’Afrique, mobiliser la diaspora, miser sur la jeunesse.

Reste une question, plus rude que toutes les autres : Haïti dispose-t-il encore du temps politique nécessaire pour transformer ces intuitions en action ? C’est là que le réalisme commence. Et que l’incertitude demeure.

Voir l’entrevue au complet:

Haiti 24
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