Haïti tourne une page… sans savoir où aller

Haïti tourne une page… sans savoir où aller

Le 7 février 2026 marque la fin du Conseil présidentiel de transition en Haïti, sans que la promesse d’élections ni le rétablissement de l’ordre n’aient été tenus. Dans un pays où les gangs contrôlent l’essentiel de la capitale et où la crise humanitaire s’aggrave, la dissolution du CPT ouvre une nouvelle période d’incertitude politique. À travers le regard de la journaliste Ingrid Arnesen, cet article analyse les impasses institutionnelles, les influences étrangères et les défis immenses qui attendent Haïti sur le chemin fragile d’une démocratie toujours introuvable.

Le 7 février occupe une place singulière dans l’histoire politique haïtienne. Date de ruptures, de promesses démocratiques et de désillusions répétées, elle marque cette année encore un moment de bascule institutionnelle. En 2026, cette échéance correspond à la fin du mandat du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), organe non élu censé ramener le pays vers la sécurité et les élections après l’assassinat du président Jovenel Moïse.

Dans une interview récente, la journaliste d’investigation Ingrid Arnesen, fine observatrice d’Haïti depuis plus de vingt ans, dresse un constat sévère mais lucide : la transition s’achève sans avoir tenu ses promesses, dans un pays plus fragmenté et plus violent qu’auparavant.

Le 7 février : une date chargée d’histoire et de symboles

Le 7 février n’est pas une date neutre dans la mémoire collective haïtienne.
Il évoque :

  • 1986, la chute de Jean-Claude Duvalier et l’espoir d’un retour à la démocratie ;
  • 1991, l’investiture de Jean-Bertrand Aristide, rapidement renversé ;
  • 2021, la controverse autour de la fin de mandat de Jovenel Moïse, suivie de son assassinat.

En 2026, cette date marque la fin officielle du CPT, sans qu’un président élu ne soit prêt à prendre le relais. Cette répétition des transitions inachevées nourrit un sentiment de fatalité politique : chaque 7 février semble clore un cycle sans ouvrir réellement le suivant.

Le Transitional Presidential Council : ambitions et échec relatif

Mis en place sous l’impulsion de partenaires internationaux — notamment les États-Unis et la CARICOM — le CPT avait pour mission de :

  • rétablir un minimum de sécurité,
  • organiser des élections crédibles,
  • stabiliser les institutions.

Après près de 22 mois, le bilan est largement jugé insuffisant. Les élections n’ont pas eu lieu, l’insécurité s’est aggravée et les rivalités internes ont paralysé l’action collective. Selon Ingrid Arnesen, ces divisions sont caractéristiques de la politique haïtienne contemporaine, mais elles ont ici eu un effet dévastateur : l’épuisement de la transition sans solution consensuelle.

Un Premier ministre seul face au vide institutionnel

À l’issue de la dissolution du CPT, Alix Didier Fils-Aimé se retrouve de facto à la tête de l’exécutif, dans une configuration ambiguë.
Son rôle n’est ni pleinement constitutionnel, ni totalement illégitime : il incarne une continuité administrative faute d’alternative immédiate.

Soutenu par les États-Unis, Fils-Aimé apparaît comme un technocrate pragmatique, issu des milieux économiques. Mais cette désignation, perçue par certains comme imposée de l’extérieur, ravive une tension ancienne : le rejet de l’ingérence étrangère face à l’incapacité interne à produire un consensus politique durable.

L’insécurité comme obstacle central à toute sortie de crise

L’analyse d’Ingrid Arnesen converge sur un point fondamental : aucune transition politique n’est viable sans sécurité minimale.

Aujourd’hui :

  • les gangs contrôlent plus de 80 % de Port-au-Prince ;
  • les violences (enlèvements, meurtres, violences sexuelles) atteignent des niveaux alarmants ;
  • près d’un million de personnes sont déplacées à l’intérieur du pays.

La force multinationale dirigée par le Kenya n’a pas encore produit d’effets significatifs, et la future mission onusienne de suppression des gangs reste à l’état de projet. En l’absence d’un rétablissement de l’ordre, les élections annoncées pour la fin de l’année apparaissent hautement hypothétiques.

Gangs armés et pouvoir politique : une alliance explosive, déjà trop souvent utilisée

L’un des éléments les plus préoccupants est le risque de captation politique par les groupes armés. Sans projet idéologique clair, les gangs poursuivent avant tout des objectifs de contrôle territorial et économique. Toutefois, leur capacité à influencer ou perturber un processus électoral est réelle.

L’idée d’une amnistie, d’une négociation ou d’une élimination militaire divise profondément la société. Aucune de ces options ne s’impose aujourd’hui comme une solution évidente, tant les coûts humains, politiques et moraux sont élevés.

Une population épuisée, une nation à bout de souffle

Quarante ans après la chute de la dictature, le constat est amer. Pour de nombreux Haïtiens, la situation actuelle est perçue comme pire qu’en 1986, malgré la fin formelle de l’autoritarisme. L’exode des élites, la désagrégation des institutions et la pauvreté chronique ont vidé l’État de sa capacité d’action.

Ce désenchantement explique en partie une nostalgie dangereuse pour des régimes du passé, pourtant marqués par la répression. Elle témoigne moins d’un attachement à l’autoritarisme que d’un désespoir face à l’absence d’alternative crédible.

Conclusion

La fin du Transitional Presidential Council, le 7 février 2026, ne marque pas une sortie de crise, mais une nouvelle étape d’incertitude. Haïti demeure enfermée dans une transition perpétuelle, où chaque solution provisoire devient un problème durable.

Comme le souligne Ingrid Arnesen, l’enjeu dépasse la simple désignation d’un dirigeant : il s’agit de reconstruire des institutions, restaurer la sécurité et recréer un minimum de confiance collective. Sans cela, le 7 février continuera d’être une date symbolique… mais vide de renouveau réel.

Haiti 24
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