Alors que le pays s’enfonce dans l’instabilité, Sauveur Pierre Étienne propose une lecture sévère de la crise actuelle. Pour lui, la survie du Conseil présidentiel de transition jusqu’en 2026, la dépendance vis-à-vis des puissances étrangères et la manipulation des gangs à des fins électorales menacent directement l’avenir du pays. L’heure, insiste-t-il, est à l’assomption de la responsabilité nationale et non à la délégation de la souveraineté.
Dans une interview donnée à Radio Télé Éclair, l’universitaire et homme politique Sauveur Pierre Étienne a dressé un constat sévère de la situation actuelle en Haïti. Selon lui, le pays s’enfonce dans une crise profonde, nourrie à la fois par les arrangements opaques du Conseil présidentiel de transition (CPT), la manipulation internationale et l’utilisation cynique des gangs comme instruments politiques.
Une souveraineté sous tutelle
Pour Pierre Étienne, Haïti a perdu les attributs essentiels de la souveraineté. L’État n’assure plus la sécurité, ne contrôle plus son territoire, et laisse d’autres pays — en particulier les États-Unis et leurs alliés — décider de son avenir.
Il rappelle que la souveraineté repose sur deux piliers : interne (la capacité de l’État à assurer l’ordre, prélever l’impôt et garantir des services publics) et externe (la capacité à empêcher d’autres puissances d’imposer leurs choix). Or, Haïti échoue sur ces deux fronts.
L’épisode récent où le CPT a sollicité l’appui de pays africains pour soutenir une résolution onusienne en faveur du déploiement d’une force internationale illustre, selon lui, la perte de maîtrise. « Nous ne négocions plus nous-mêmes : nous déléguons notre destin à d’autres », martèle-t-il.
Le rôle ambigu du Conseil présidentiel de transition
Sauveur Pierre Étienne accuse le CPT de poursuivre une mission implicite : se maintenir au pouvoir au-delà du 7 février 2026. Pour cela, il estime que ses membres entretiennent des compromis discrets avec l’international.
Les discussions autour de sociétés militaires privées ou de négociations indirectes avec Washington en sont, selon lui, des signes préoccupants. Derrière l’argument sécuritaire, il voit se dessiner une volonté de prolonger le statu quo politique.
« Ce n’est pas l’incompétence qui explique leurs décisions, mais un mandat caché », avance-t-il. Une telle posture, poursuit-il, affaiblit encore davantage les institutions haïtiennes et crée un climat de méfiance généralisée.
Les gangs comme instruments électoraux
Un des passages les plus tranchants de son intervention concerne le rôle des gangs armés. Selon Pierre Étienne, leur persistance ne tient pas seulement à l’incapacité des forces de l’ordre, mais aussi à leur instrumentalisation par certains acteurs politiques.
« Tant que les élites auront besoin des gangs pour gagner des élections, la violence restera une arme politique. » — Sauveur Pierre Étienne
Chaque cycle électoral a vu des gangs mobilisés pour intimider, manipuler ou assurer des victoires locales. Ce cercle vicieux, dit-il, empêche toute stabilisation durable et explique pourquoi aucune réforme sérieuse de la sécurité n’est menée.
« Tant que les élites auront besoin des gangs pour gagner des élections, la violence restera une arme politique », alerte-t-il.
Le piège des arrangements internationaux
L’universitaire replace la crise haïtienne dans une perspective historique. Des épisodes comme le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986, le renversement de Prosper Avril ou encore l’affaire Emmanuel Constant montrent, selon lui, que les États-Unis ont souvent imposé leurs choix au sommet de l’État haïtien.
« Les élites font semblant de négocier avec l’international, mais en réalité elles préparent des arrangements pour prolonger leur pouvoir. On ne peut pas confier l’avenir du pays à des compromis opaques. » — Sauveur Pierre Étienne
Il craint que le même scénario se répète : des négociations menées en coulisses par des élites locales, validées par l’international, aboutissant à l’installation d’un président sans légitimité populaire.
Un tel processus, insiste-t-il, serait une négation de la démocratie et aggraverait la crise de confiance entre peuple et institutions.
Une mise en garde sévère
Le message de Sauveur Pierre Étienne est clair : les élites haïtiennes doivent assumer leurs choix politiques devant le peuple. Si elles persistent à déléguer la souveraineté et à traiter avec les grandes puissances sur le dos des citoyens, elles devront rendre des comptes.
Il rappelle que l’histoire est implacable : les régimes qui se sont appuyés exclusivement sur la protection internationale — de Duvalier à Aristide, en passant par des gouvernements de transition — ont tous fini par être abandonnés.
« Les puissances étrangères défendent leurs propres intérêts, pas ceux d’Haïti », insiste-t-il.
Un appel à la responsabilité nationale
En conclusion, Pierre Étienne invite à rompre avec la logique de dépendance et de duplicité. La sortie de crise ne viendra ni des ONG ni des mercenaires, mais d’une reconstruction interne, basée sur des institutions légitimes, des élections crédibles et une rupture claire avec la corruption.
Il reconnaît que le chemin sera long et difficile, mais estime que c’est la seule voie pour éviter un « tsunami politique » à venir.
📌 Conclusion éditoriale
La tribune de Sauveur Pierre Étienne ne se limite pas à une critique : elle est aussi une mise en garde. Elle rappelle qu’Haïti est arrivé à un tournant décisif où chaque choix compte. Si la classe politique continue à privilégier les compromis internationaux et à utiliser les gangs comme levier, le pays risque de sombrer encore plus profondément dans la crise.
Mais si, au contraire, elle accepte d’assumer la logique ultime de la souveraineté — répondre au peuple et non à l’étranger —, alors une refondation reste possible.


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